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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/339

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fusion ; au-delà s’élevait le pays du Hauran où furent les villes maudites, la terre de Moab et la tribu de Ruben. Les montagnes découpent sur le ciel des lignes si belles et si pures qu’elles en ont quelque chose de féminin. Là seulement, par une chaleur torride et une impitoyable clarté, j’ai compris la puissance de la lumière. En quoi est-il, le paysage qui se déroulait sous mes yeux émerveillés ? A coup sûr en pierres précieuses transparentes qui, selon les heures de la journée, se superposent les unes aux autres, mais sans détruire leurs teintes particulières, sans en atténuer la vigueur et en se faisant valoir mutuellement : coteaux de rubis, anfractuosités d’améthyste, ciel de saphir, grève de topaze ; jamais écrin plus splendide ne fut étalé aux regards de l’homme. J’en fus et j’en suis resté ébloui. C’est le chef-d’œuvre de la fée des Lointains ; n’en approchez pas ! La vieille malédiction du Dieu de la Genèse pèse toujours sur ce sol de prévarication. Comme à l’époque légendaire, alors que Loth s’enfuyait vers la caverne du double inceste, elle est encore stérile, desséchée, faite de pierres sans verdure, de sables sans eau, inhospitalière et repoussante. Je le sais, car j’y ai mis le pied. A distance, elle est incomparable ; c’est ainsi que je la vois dans mon souvenir et c’est ainsi que je la voudrais revoir.

Par un singulier caprice de mon esprit, je pense rarement à deux endroits où j’eus la tentation de m’arrêter pour toujours, renonçant à la vie civilisée, acceptant l’existence d’un moine laïque perdu dans la contemplation de la nature. Le désir fut violent et je ne pourrais dire quels motifs m’y firent renoncer, car ces motifs furent confus, plus semblables à une intuition qu’à un raisonnement. Rien, du reste, alors ne me rappelait dans mon pays ; la mort avait fait son œuvre autour de moi, et lorsque je dînais en famille, j’étais seul à ma table. Il est possible que ce soit cet isolement qui m’ait poussé vers la solitude ; il est également possible que ce soit l’idée vague d’un devoir à remplir qui m’en ait éloigné. Il s’en fallut de peu que je n’achetasse l’île d’Éléphantine, ce qui n’eût pas été ruineux. C’est un bouquet de palmiers sur le Nil, aux confins de la haute Egypte et de la Nubie inférieure, à l’entrée de la première cataracte. J’ai rêvé pendant plus d’un jour d’y planter ma tente pour jamais, et d’arrêter brusquement le pèlerinage de ce bas monde. Pendant le temps que j’employai à descendre et à remonter le fleuve, cette pensée m’obséda. Une triste nouvelle qui m’attendait au Caire m’en détourna et me prouva que je n’étais pas encore assez désintéressé de la vie pour me résigner à l’exil définitif. Il faut tant de choses à notre cœur pour l’assouvir, qu’il n’est jamais satisfait ni paisible.