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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/336

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contemple avec une sorte d’anxiété qu’accusent la désolation du regard et l’affaissement des traits. Il a le cœur gros, et le soupir qu’il exhale ressemble à une plainte. On dirait qu’il comprime un sanglot et qu’il murmure l’air du Tableau parlant :

Ils sont passés, ces jours de fête,
Ils sont passés et ne reviendront plus.

Cela est intitulé : Regrets. Cette lithographie est une des plus fortes de l’œuvre de Daumier, et je n’ai jamais pu la voir sans quelque émotion, car elle exprime, sous une forme concrète, les chagrins qui rendent les vieillards moroses pour leurs années séniles, et parfois peu équitables envers les jeunes gens.

Les années de ma première jeunesse ne m’ont point légué de tels regrets ; j’ai dit pourquoi : lorsque la vanité a pris la plus grosse part, le souvenir s’en détourne avec déplaisance. Sur quoi s’appuierait-il, là où n’existe rien de solide ? En revanche, ma mémoire n’a rien oublié des courses que j’ai faites à travers le monde entre ma vingt-deuxième et ma vingt-neuvième année. Là furent mes années d’apprentissage les meilleures, peut-être les plus fécondes, à coup sûr les plus regrettées. Je ne sais quel oiseau voyageur battait de l’aile en moi, mais le besoin des migrations me tourmentait jusqu’à la souffrance. Lorsque le vent du Sud soufflait, je tombais en langueur, semblable à un exilé qui se désespère en pensant à la patrie absente ; car ce n’est jamais qu’aux pays d’Orient que ma rêverie m’emportait. On eût dit que je ne sais quelle nostalgie me tirait vers la contrée des palmiers. Dès l’heure même de ma majorité, j’avais failli tourner résolument le dos à la civilisation, comme si j’eusse été appelé par la vie sauvage.

J’avais lu et relu les voyages de Levaillant, j’en avais eu le cœur soulevé. Le jargon du temps : « les âmes sensibles, les lambris dorés de l’opulence et de l’oisiveté, » la niaiserie de certains épisodes de galanterie n’avaient point diminué le charme dont j’étais saisi. J’en avais l’imagination éperdue, je ne rêvais que de Namaquas et de Gonaquas ; leur pays m’apparaissait comme une patrie idéale où toute aspiration serait satisfaite. Par suite d’un hasard, que ma mémoire ne peut plus préciser, je fis la connaissance d’un petit-neveu de Levaillant. C’était un homme de trente-cinq à quarante ans qui, si je ne me trompe, avait été officier d’infanterie. Tourmenté, lui aussi, par la passion qui avait entraîné son oncle, il avait donné sa démission et s’était fait chasseur naturaliste. Il prenait les commandes des principaux musées d’histoire naturelle