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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/335

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IV. — LES PAYSAGES.

Cet antagonisme existe chez l’homme, en chaque individu. La cervelle est un champ clos où se heurtent des idées contraires ; lorsque les pensées ne se combattent pas, elles se boudent, et souvent il est malaisé de les mettre d’accord. L’homme n’est pas maître de ses pensées ; ce sont ses pensées qui sont maîtresses de lui ; de là tant de sottises, tant de fautes, tout au moins tant d’inconséquences dont on porte la peine sans l’avoir toujours méritée. Le présent est pénible, sinon odieux ; il opprime les idées qui font effort pour lui échapper en s’élançant vers l’avenir ou en se réfugiant dans le passé ; c’est pourquoi il est dans la destinée de l’homme d’être la proie des regrets et le jouet de l’espérance. Question d’âge : le jeune homme aspire à son propre futur, qui lui apparaît tout brillant de lumière ; le vieillard s’enivre de ses souvenirs, qui ont oublié les mécomptes d’autrefois.

Si le vieillard est sage, il bannira de son cœur tout regret général, le regret « en bloc, » qui est injurieux et qui est aveugle ; tandis que le regret individuel, le regret spécialisé, pour ainsi dire, le regret enseveli dans les cryptes de la mémoire, me paraît légitime et sacré. Qui donc ne conserve pas avec dévotion la relique du jour, de l’instant, de la minute où il fut heureux ? Qui donc n’a pas tressailli, n’a pas eu un choc au cœur en entendant tout à coup un air, en sentant un parfum par lequel un cher souvenir secoue sa torpeur et vous rend, ne fût-ce que pendant une seconde, la caresse d’une impression dont l’âme a été remuée autrefois ? Un flot de sang rajeuni gonfle les veines, on se sent triste alors, mais d’une tristesse si tendre et si douce que l’on voudrait ne s’en séparer jamais.

Vous souvient-il d’une admirable estampe de Daumier ? Dans une chambrette de médiocre aspect, un vieil homme, — quelque vieux célibataire, — vient de sortir du lit ; le bonnet de coton à la tête, les pantoufles aux pieds, les cordons du caleçon flottant sur les maigres mollets, il est devant la croisée ouverte et respire une bouffée de la brise matinale. Sur le rebord de la fenêtre, un petit pot de fleur est posé, car le pauvre homme est sentimental et aime les choses de la nature. Au loin, on aperçoit la campagne, où seule, cambrant sa taille, serrant son châle contre sa poitrine, une petite femme marche rapidement. Où va-t-elle de si bonne heure et si vite ? On s’en doute. Le vieil homme la suit des yeux, la