Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/330

Cette page n’a pas encore été corrigée


on se trémoussait à la Grande-Chaumière, au bal Mabille, au Ranelagh ; elle fait des monômes, nous en faisions ; elle est tapageuse, turbulente, parfois agressive, nous l’étions tout autant ; elle turlupine ses maîtres, nous respections bien peu les nôtres ; si je citais le nom des professeurs que l’on a fait « sauter » en Sorbonne, au Collège de France, à l’École de médecine, je n’en finirais pas. Quelques-uns, comme Hippolyte Royer-Collard, prenaient leur mésaventure avec esprit ; d’autres, comme Sainte-Beuve, ne s’en sont point consolés. Un des meneurs du « boucan » qui força l’auteur des Rayons jaunes à descendre de sa chaire est en ce moment l’un de nos plus laborieux députés et l’un de nos plus alertes écrivains. Non, la jeunesse qui fleurit aujourd’hui ne fait rien que nous n’ayons fait autrefois, car pas plus qu’elle nous n’étions nés podagres, sourds et rhumatisans. Elle est souvent excentrique, baroque, dévergondée dans ses allures : laissez faire, les années suffiront à la dépouiller de toute originalité et à lui infliger l’aspect uniforme qui réjouit les âmes bien pensantes. N’ayez souci, elle ne durera pas, elle se modifiera, elle aussi elle vieillira et alors elle aura tout loisir, à son tour, pour vitupérer les jeunes gens.

Vieillesse et jeunesse n’ont, du reste, rien à s’envier, elles peuvent, sans compromettre leur dignité, se donner la main ; elles se valent et sont aussi injustes l’une que l’autre. Si les aînés doutent de la valeur des cadets, les cadets ne se gênent point pour faire des gorges chaudes de leurs aînés : — « Jeunes infatués, disent les premiers ; vieilles perruques, répondent les seconds. » — Les sous-lieutenans estiment que le colonel est « une baderne » et les aspirans de marine affirment que l’amiral est « un pot à tabac. » — Ainsi va le monde, ainsi il a été, ainsi il ira, et, en vérité, il n’en va pas plus mal. Si le travers des vieillards est de dédaigner les jeunes gens, le travers des jeunes gens est de nier les vieillards ; chacun semble s’imaginer que le monde a été créé pour lui et peut-être par lui.

Lorsque nous avions vingt ans et que nous venions de sauter sur la croupe déjà fatiguée du Pégase romantique, tout ce qui avait précédé l’avènement de la nouvelle école nous paraissait à peine digne d’être cité ; quelques rares exceptions admises avec réserve en faveur de Ronsard, de Philippe Desportes, n’étaient point pour nous faire accuser de trop d’indulgence ; depuis lors, nous en avons appelé, et cependant j’ai connu des fanatiques impénitens qui sont morts avant d’avoir pu pardonner à Racine et à Boileau. Nous étions fort ridicules, j’en conviens, mais nous n’y regardions pas de si près et nos convictions ne nous permettaient point d’être miséricordieux. L’intolérance dont nous étions animés pour tout ce qui