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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/327

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Il a écrit : « A l’époque actuelle tout est décrépit en un jour ; qui vit trop meurt vivant. » Oui, certes, mais pour celui-là seul qui ne vit que de soi-même, qui compte les pulsations de son cœur en se figurant que c’est celui de l’humanité ; qui, semblable aux solitaires de l’Hindoustan, s’hypnotise dans la contemplation de son nombril ; qui s’adore et ne daigne pas abaisser les yeux sur le reste des mortels. Cette maladie de la sénilité, on peut la guérir. Comme la Voie Appienne la route de la vie est bordée de tombeaux, je le sais autant que personne ; mais jetez les yeux plus loin, sur les terrains qui vont être cultivés, et comptez les berceaux où vagit l’avenir. Il faut avoir le courage de rompre le charme qui retient attaché à la préoccupation de soi-même ; au lieu de n’avoir pour souci que de se regarder mourir, il faut regarder vivre les autres. Le spectacle en vaut la peine ; il est d’enseignement fécond, car il constate la marche incessante du progrès, — ô pessimistes, ne me lapidez pas ! — et de l’amélioration. Je prends pour point de départ la date de ma naissance : 1822. Énumérez les découvertes, les grandes œuvres, les grands hommes ; calculez le prodigieux effort accompli ; la face et le cœur du monde en ont été renouvelés, tellement que si un homme, mort le jour où je suis né, revenait tout à coup sur terre, il mourrait de surprise ou deviendrait fou en présence du spectacle qu’il aurait sous les yeux. Nous y sommes accoutumés et n’y faisons pas attention ; nous vivons au milieu de notre propre histoire et nous la dédaignons ; mais cette histoire, si nous en lisions un récit d’ensemble au lieu de la voir se composer devant nous, détail par détail, cette histoire nous arracherait un cri d’enthousiasme. Nous admirons le XVIe siècle, nous célébrons la grandeur du siècle de Louis XIV ; ce sont deux siècles enfantins si, sans opinions préconçues et sans esprit rétrograde, nous les comparons au nôtre.

Je sais bien que j’ai vieilli, pendant qu’éclataient toutes ces merveilles dont je profiterai jusqu’à mon heure dernière. Eh bien ! qu’est-ce que cela lait ? Le jour où je disparaîtrai, il y aura un vieil homme de moins, voilà tout ; ce n’est pas le cas de se lamenter, de prendre les dieux à témoin et de s’imaginer que « tout est décrépit en un jour, » ni que je meure avec ou sans l’Europe. Phraséologie de Narcisses littéraires, éperdus d’amour pour eux-mêmes et qui ne s’aperçoivent pas qu’en croyant faire l’oraison funèbre d’une société, d’une civilisation, d’un monde, c’est la leur qu’ils prononcent. Ils invectivent leur époque, parce qu’ils sont désespérés d’en être éliminés par l’âge, parce qu’ils ont horreur des ténèbres où ils vont entrer et où ils n’apercevront plus le