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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/324

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Aucun des jeunes hommes que j’ai côtoyés à l’heure des plaisirs faciles n’est descendu à ce degré de ridicule ; ceux qui résistent encore, et que je rencontre aujourd’hui, s’appuient volontiers sur une canne qui n’est point une badine, ils ont de belles barbes blanches et ne cherchent point à dissimuler leur calvitie ; ils ont compris qu’il était sage d’aller au-devant de la vieillesse et de lui faire bon accueil. C’étaient des garçons d’entrain, mais ils n’étaient ni vicieux, ni bêtes, tant s’en faut, et la plupart avaient des qualités maîtresses qui leur ont permis de faire bon chemin dans la vie par la diplomatie, par la politique, par le ministère des finances et par l’épaulette. En traversant le ruisselet de la première jeunesse, ils n’ont jamais perdu pied et le terrain sur lequel ils ont marché a été un terrain solide fait pour porter des gens d’esprit droit et de cœur honnête. Lorsque le hasard nous met en présence, nous causons volontiers des choses du passé ; nous sourions avec quelque indulgence au souvenir des vieilles fredaines, mais je remarque que ceux qui ont des enfans sont plus sévères pour leurs fils qu’ils ne l’ont été pour eux-mêmes.

Il est un de nos anciens compagnons, qui n’est plus de ce monde, dont nous parlons avec regret, car il était digne d’affection, et avec d’inévitables éclats de rire, car il était doué d’une vanité qu’il éleva jusqu’au comique, quoiqu’il ait joué souvent sa vie pour la défendre ou pour la faire respecter. Je ne le nommerai pas, mais comme pour en parler, je dois lui donner un nom, je le baptiserai à l’aide du calendrier de la Nouvelle Héloïse ; je dirai donc qu’il se faisait appeler Saint-Preux. Il était d’extraction fort ordinaire, issu d’honorable petite bourgeoisie, mi-partie négoce, mi-partie robe et devait à son acte de naissance un nom d’une rare vulgarité. Dès qu’il fut hors du collège, il rejeta avec humeur ce nom qui lui déplaisait, quoiqu’il l’eût entendu proclamer à la distribution des prix du concours général et il en changea. Il n’y mit point de mystère et un soir que nous descendions de cheval, en revenant du bois de Boulogne, il nous dit : « Je vous préviens que dorénavant je m’appelle M. Saint-Preux. » Six semaines après il était M. de Saint-Preux. En goguenardant, nous le félicitâmes de sa promotion ; il fut bon prince et nous répondit : « La particule est plus convenable ; » ce n’était que pour se mettre en goût, car il ne devait pas s’arrêter là.

Quelques mois plus tard, il arriva chez moi un matin avec l’air d’un homme préoccupé d’une idée grave. Comme il était assez prompt de l’épée, je crus qu’il avait eu quelque querelle et qu’il venait me demander de lui servir de témoin. Je me trompais : qui ne se serait trompé ? Il s’assit et sans sourciller, il me dit : « Vous