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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/249

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s’agissait d’examiner le plan de l’archiduc. Le voici tel que le général Jarras le rapporte dans ses Souvenirs : « Dès la déclaration de guerre, la France devait, avec sa principale armée, déboucher en Allemagne par Strasbourg et Kehl, et par une marche rapide se diriger vers Stuttgart, pour aller ensuite donner la main à l’armée autrichienne qui, pendant ce temps, se formerait en Bohême, soit à Prague, soit sur la frontière wurtembergeoise. Avec une seconde armée, la France devait tenir la ligne de la Sarre, et pénétrer même, si elle pouvait, dans les provinces rhénanes, en se rapprochant le plus possible de Mayence. L’archiduc pensait que le mouvement de notre première armée pouvait facilement se faire avec assez de rapidité pour que les États du Sud de l’Allemagne se trouvassent séparés de ceux du Nord avant d’avoir pu opérer leur concentration individuelle. Dans le même temps, la Prusse et les États du Nord n’oseraient pas dégarnir le Palatinat ni la ligne de Mayence-Cologne-Coblentz, menacée par notre seconde armée, ni le Hanovre encore frémissant de son incorporation forcée, ni enfin les côtes de la mer du Nord et de la Baltique menacées d’une descente de nos troupes auxquelles l’armée danoise était impatiente de se joindre. Notre première armée ne devait donc pas rencontrer d’obstacle sérieux dans sa marche ; elle devait avoir facilement raison de la seule armée prussienne qui voudrait tenter de l’arrêter, et sa jonction avec l’armée autrichienne se ferait précisément au moment où une armée italienne de 100,000 hommes déboucherait en Bavière par le Tyrol. Dès lors les États du Sud, cernés ou envahis de toute part, seraient trop heureux de secouer le joug de la Prusse et de confondre de nouveau leurs intérêts avec ceux de l’Autriche, et il devenait impossible à l’Allemagne du Nord de soutenir la lutte. »

N’était-ce pas séduisant, et ce plan d’opérations n’était-il pas d’une lucidité merveilleuse ? Dans un coin cependant de ce lumineux tableau il y avait un point noir, et quand on s’y attachait, on le voyait monter, grandir, s’étendre, et bientôt couvrir tout de son ombre. Il était dit qu’en même temps que l’armée française se porterait vers Stuttgart, l’armée autrichienne « se formerait » en Bohême ; or l’archiduc Albert n’avait pas pu dissimuler que cette formation ne demanderait pas moins de six semaines, et que par conséquent pendant six semaines l’armée française se trouverait seule aux prises avec toutes les forces allemandes. Six semaines ! c’était beaucoup plus que n’avait duré la guerre de 1866 ; avant que l’Autriche ne fût en mesure, le gros du conflit serait assurément décidé dans un sens ou dans l’autre. Ainsi raisonnait-on dans le cabinet de l’empereur, les yeux sur la carte, le compas à la