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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/240

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électorale, dans cette profusion de discours et de manifestes qui inondent l’Angleterre. Les libéraux se gardent bien de proposer un plan de réforme irlandaise qui serait aussitôt criblé de critiques ; ils se bornent simplement à réclamer une loi de réparation, de justice et de liberté pour l’Irlande, en ajoutant, selon le mot d’ordre de M. Gladstone, que tant qu’on n’aura pas guéri cette plaie, tant qu’on n’en aura pas fini avec le douloureux et irritant problème, on sera arrêté dans la voie des grandes réformes libérales : le peuple anglais continuera à expier dans ses propres affaires la politique d’oppression qui a pesé sur l’Irlande. Les conservateurs et avec eux les unionistes ne cessent d’invoquer les vieilles traditions protestantes, l’intérêt souverain de l’intégrité britannique, de l’unité de l’empire qui recevrait une irréparable atteinte d’un succès du home-rule. Et qu’on remarque comment des paroles prononcées quelquefois un peu légèrement par un personnage public peuvent avoir un dangereux retentissement dans une réunion populaire. Il y a quelques semaines, dans un discours par lequel il préludait aux élections, lord Salisbury parlait de la résistance de la partie protestante de l’Irlande, de l’Ulster, et laissait entendre des menaces de guerre civile, si la politique du home-rule venait à triompher. Lord Salisbury se livrait peut-être tout simplement à la vivacité de son imagination ou à un artifice d’éloquence. Il n’a pas moins été pris au mot, et tout récemment dans une réunion populaire tenue à Belfast sous la présidence du duc d’Abercorn, les orangistes de l’Ulster ont fait un appel désespéré aux vieux sentimens protestans de l’Angleterre. Ils n’ont point hésité à déclarer que, si M. Gladstone revenait au pouvoir et prétendait réaliser sa politique, ils résisteraient à outrance, ils refuseraient de se soumettre à un parlement irlandais. Jusqu’à quel point ces manifestations de la province demeurée la plus fidèle aux traditions de Cromwell, ces appels ardens à la foi religieuse et à la solidarité de race réussiront-ils à émouvoir la population anglaise ? On ne peut guère le savoir encore. L’esprit des masses, en Angleterre comme partout, a singulièrement changé. Cette convention de Belfast n’est pas moins le signe des forces dont le vieux torysme peut encore disposer et des préjugés que les libéraux ont à vaincre.

Au milieu de ce déchaînement de discours et de violences, M. Gladstone reste imperturbable, conduisant sa campagne avec autant d’art que de vigueur, ménageant ses forces, mais toujours prêt à donner une direction, mesurant ses engagemens en chef de parti qui sent sa responsabilité. Certes, nul n’a montré plus de hardiesse que ce grand vieillard qui ne recule pas quelquefois devant les réformes les plus radicales ; il sait néanmoins se défendre des concessions par trop compromettantes, au risque de diminuer les chances de son parti. Il vient de le montrer tout récemment dans une circonstance caractéristique. Évidemment les libéraux, pour leur succès, ont besoin de l’appui des