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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/228

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peut-être, attendraient vainement son retour. S’il fallait se séparer d’eux à jamais, il se promettait de leur trouver de bons maîtres capables de les prendre en amitié parce que Walter Scott les avait aimés. Il croyait à de certains momens les entendre geindre, hurler : « Je déraisonne, mais c’est vraiment ce qu’ils feraient s’ils se doutaient de ce qui m’arrive. »

Il pensait à ses chiens, il pensait aussi à ses créanciers, qu’il était résolu à satisfaire. Sa plume lui restait et son immense popularité, et il se promit de tant travailler, que la médisance ne pourrait l’accuser d’avoir fait tort d’un penny à qui que ce fût. Un accord fut passé, Abbotsford ne fut pas mis en vente, il en conserva la jouissance ; mais il avait 130,000 livres à rembourser. Dès le lendemain du désastre, il était au travail, et il griffonnait du matin au soir : — « Adieu, ma chère indépendance ! adieu les fêtes de l’imagination ! Je n’aurai plus le voluptueux plaisir de me promener le matin la tête pleine d’idées limpides et riantes, et de les jeter à la hâte sur le papier, en leur demandant de se transformer au bout du mois en plantations, en bosquets, en déserts défrichés. » — Il taillait sa plume, et s’écriait : — « Patience, mon cousin, battez les cartes ! » — Ou se souvenant du mot du comte de Pembroke aux religieuses expulsées de Wilton, il disait à sa Muse : — « Allez filer, vieille rosse, allez filer ! » — Il se disait aussi en français : — « Debout, debout, Lyciscas ! .. Il faut cultiver notre jardin ! » — Un gros nuage avait passé sur son soleil ; le nuage s’était dissipé, et sa gaîté lui était revenue. Il lui semblait par instans qu’un homme ruiné jouit de grands avantages, qu’il avait senti tomber de ses épaules un riche manteau doré, mais lourd et encombrant, que se trouvant désormais dispensé de cent petits devoirs publics, des dépenses et des fatigues d’une grande hospitalité, des sacrifices de temps qu’elle entraine, il marchait dans la vie d’un pas plus ferme et plus léger.

Comme tous les Écossais, il avait l’esprit de discussion, le goût de la dispute, pruritus disputandi. Il ergotait quelquefois contre l’aveugle destin, il se plaignait d’être à la chaîne et que ses nouveaux devoirs lui laissaient à peine un moment pour ses plaisirs. Il se représentait la morale comme une vieille pédante à coiffes, vêtue d’une robe de soie noire à l’ancienne mode, ressemblant trait pour trait à une lady de sa connaissance qui lui plaisait peu, l’œil gris clair, l’expression dure et chagrine, la tête agitée d’un mouvement nerveux, tenant d’une main une canne d’ébène et de l’autre une montre d’or à répétition, « à laquelle elle faisait sonner tous les quarts comme si on avait la moindre envie de les entendre. » — « Le temps est beau, lui disait-il ; j’irai courir les bois, mes chiens et mon domestique m’attendent ; j’ai juré de faire aujourd’hui quelque chose qui m’amuse. — A quoi