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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/226

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Il se plaignait que quiconque avait une plume, une écritoire et une feuille de papier à dépenser s’arrogeait le droit de lui écrire, que sa correspondance lui coûtait, année commune, plus de cent livres sterling. Tout le monde voulait avoir son portrait. Dans le cours d’une seule année, il avait eu affaire à trois artistes célèbres, Newton, Leslie et Wilkie. Son chien Maida, qu’on obligeait de poser avec lui, avait pris les peintres en horreur, et il suffisait de lui montrer un pinceau pour qu’il détalât à toutes jambes.

Parmi les innombrables inconnus, « qui décochaient des lettres au grand homme, » il y avait des empressés qui, ayant appris qu’il était veuf, lui offraient leurs honorables services pour lui faire épouser une duchesse douairière. La plupart étaient d’effrontés solliciteurs, et si donnant, si libéral, si miséricordieux qu’il fût, il ne pouvait suffire à toutes les demandes. Une veuve, qui se vante d’avoir lu Marmion et la Dame du lac, le met en demeure de payer les frais d’éducation de son fils ; elle s’engage en retour à lire tous ses romans. « Cela m’a fait penser à Miguel Turra, à qui Sancho disait : « N’avez-vous pas autre chose encore à demander, mon brave homme ? » Mais que sont les exigences d’un brave homme à côté de celles d’une brave femme, surtout quand elle est veuve ? Croyez-moi, une veuve indigente, chargée de famille, est un des animaux les plus impudens qu’on puisse rencontrer ici-bas. » Un certain capitaine Campbell, obéissant à une impulsion mystérieuse, l’invite à lui prêter 50 livres. « N’ayant pas ressenti d’impulsion correspondante, j’ai décliné une demande qui pourrait m’être faite aussi raisonnablement par tout autre Campbell que je ne connais pas, et une autre impulsion a déterminé l’homme aux cinquante livres à m’écrire une lettre d’injures sur mes ouvrages et mon affreux égoïsme. » Un capitaine de vaisseau de la marine danoise brûle du noble désir d’aller se battre pour l’indépendance de la Colombie ; il a rêvé que sir Walter Scott se faisait un plaisir de lui avancer la somme. « Je commence à croire avec Joseph Surface qu’il est fâcheux d’avoir un trop bon caractère. » Quelquefois aussi on s’en trouve bien. Durant son dernier séjour à Londres, la charmante miss Shelley le conjura de lui octroyer une boucle de ses cheveux gris. Il y consentit à la condition qu’on lui permettrait de prendre un baiser ; le marché fut bientôt conclu, et cette fois tout le monde fut content. Mais les indiscrétions déplaisantes sont beaucoup plus fréquentes que les autres, et cependant Walter Scott pardonnait plus facilement à toutes les veuves impudentes, à tous les capitaines Campbell de la terre qu’aux amis trop zélés, qui le comparaient à Shakspeare. « Les imbéciles ! s’écriait-il. Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. »

Il n’était pas seulement un gentleman de lettres, supérieur à toutes les