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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/213

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peintre. Sa Mauresque, ses Négresses sur leurs terrasses, ses paysages d’Afrique et de France sont de très fines études. M. Jeanniot, avec des colorations plus fortes et plus de pesanteur dans la main, M. Jarraud, avec une extrême subtilité qui touche à l’évanouissement, peuvent être rattachés au même groupe ; ils cherchent à la fois le caractère des figures et les nuances de l’entourage.

MM. Cazin, Carrière, Raffaelli n’en sont plus aux tâtonnemens ; ils ont, depuis quelques années, adopté une manière très personnelle, ils s’en tiennent aux mêmes procédés ainsi qu’aux mêmes sujets. Les figures que M. Cazin fait intervenir dans ses paysages lunaires ou crépusculaires y revêtent toujours la tranquillité douce et l’aspect effacé de ce milieu doux et monotone. M. Cazin, cette année, avait à interpréter, pour la Sorbonne, deux fables de La Fontaine, l’Ours et l’amateur de jardins et la Maison de Socrate. Les deux paysages sont méridionaux d’intuition, si l’on en juge par la présence de certains arbres et parle caractère des terrains, mais ils sont toujours vus par un œil septentrional, par un œil tendu et délicat qui retrouve partout l’harmonie jaunâtre des dunes de sable mouvant sous un ciel voilé. Une agréable simplicité dans l’arrangement pittoresque, de la familiarité et de l’aisance dans les figures, d’un caractère d’ailleurs tout moderne, n’eussent pas été pour déplaire au bonhomme, et ces compositions sont peut-être plus dans l’esprit du fabuliste que beaucoup d’autres, plus spirituelles ou plus savantes. L’agrandissement du cadre dans Maternité n’a pas porté bonheur à M. Carrière ; ce n’est pas la première fois qu’il nous fait entrevoir, dans un nuage de fumée, un visage blanc de mère, avec des fragmens de bras blancs, embrassant tendrement un coin de visage blanc d’un enfant invisible en tout le reste. Ce sujet est un de ceux dont il tire le meilleur parti, et lorsque cette effusion de vapeurs est contenue dans un petit cadre, c’est parfois charmant, bien qu’un peu monotone. Du moment qu’il n’y a de place ni pour les torses, ni pour les vêtemens, ni pour les jambes, on ne demande ni torses, ni vêtemens, ni jambes ; mais, lorsque les figures sont ou devraient être en pied, il faut avouer que l’absence de ces membres nécessaires devient incompréhensible. Le trio des visages vagues qui se fondent en s’embrassant au milieu de cette vaste toile pourrait en être détaché sans dommage ; ce fragment réduit donnerait encore une très bonne caractéristique du talent de M. Carrière. Autour de M. Carrière, quelques autres amis des brumes, MM. Berton, Tournés et autres commencent à sentir pourtant ce que cette façon de voir a de maladif ou de factice, et cherchent à égayer leurs fumées de quelques notes de couleur plus vives et plus franches.