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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/208

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septentrionaux du XVe siècle, héritiers des libertés naïves prises par les miniaturistes français du moyen âge ; mais autour de Rembrandt, chez ses plus proches élèves, quelquefois chez Rembrandt lui-même, combien ces anachronismes systématiques deviennent aisément grossiers et choquans ! Suffit-il, comme l’a fait M. Béraud, de reprendre une composition du Christ descendu de la croix, telle qu’on la trouve en mille églises, de placer la scène sur la colline de Montmartre au lieu de la laisser sur le Calvaire, d’entourer le cadavre nu, que soutient dans son linceul un médecin du quartier, de pleureurs et de pleureuses venus du cimetière voisin, d’y ajouter même un anarchiste en guenilles, montrant le poing à la ville des banquiers, pour que cette tragédie devienne plus pathétique ? L’ingénieux esprit d’observation, habituel à l’artiste, se retrouve, à un très haut degré, dans les divers types plébéiens qu’il a réunis dans cette commune désolation, mais c’est un esprit d’anecdote plus que d’épopée ; malgré l’effort et l’habileté, il ne sort pas de cette peinture attentive et fine l’émotion poignante qu’on est en droit d’attendre en pareil cas. M. Béraud, foncièrement Parisien, ironique et satirique, montre tout autant de talent dans son Angélus à Zermatt, étude de mœurs cosmopolites ; c’est peut-être du talent mieux placé. Le drame du Golgotha a été aussi représenté, avec une multitude de petites figures, par un des jeunes luministes de l’école exaspérée, M. Dinet. Le groupe dont fait partie M. Dinet, auquel se rattachent, entre autres, MM. Eliot et Armand Point, par haine de la brume et du gris, n’admet que la peinture en plein soleil, dans des pays sans ombres, avec des éblouissemens dans l’œil. Ils ne réussissent quelquefois qu’à nous éblouir à notre tour et à nous communiquer leur vertige, sans presque rien nous montrer, arrivant ainsi, par le système contraire, au même résultat fâcheux que les amonceleurs de brouillards ; c’est, semble-t-il, cette année, le cas de M. Eliot, dont la palette s’embrouille et dont le pinceau s’alourdit dans cette lutte inégale contre le soleil. Néanmoins, ces recherches, consciencieusement faites, ne sont ni stériles, ni inutiles. Le Golgotha de M. Dinet, placé par lui en terre d’Afrique, sous un ciel fulgurant, prend une certaine grandeur par l’éclat tourmenté d’une lumière saccadée et violente qui exalte toutes les figures en accentuant leur gesticulation. La sensation lumineuse, chez M. Dinet, est aiguë, fine, rare, comme on le peut voir encore dans sa Suzanne et les deux vieillards ; il serait fâcheux que, s’abandonnant à des entraînemens faciles, ce peintre distingué négligeât l’étude de la réalité. Cette facture, papillotante et surexcitée, tournerait vite au système et à la convention.