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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/205

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de Chavannes, pour l’Hôtel de Ville de Paris, se présente aux yeux comme l’an dernier, le panneau de l’Été, avec la même gravité paisible et douce ; l’aspect est même plus soutenu et plus majestueux et certaines figures y sont dessinées et modelées avec une résolution que n’a pas toujours eue le grand artiste. C’est toujours la même symphonie de colorations à tons rompus, en accords diminués, reposante pour la vue et apaisante pour l’âme, conduite, d’un bout à l’autre, avec la même autorité calme et forte ; ce sont toujours, dans cette harmonie contenue, çà et là, ces apparitions, disséminées et vagues, de nobles attitudes, de gestes mesurés, d’expressions durables, qui laissent la sensation d’un rêve trop tôt interrompu dans le monde éternel des souvenirs heureux. La sensibilité, tendre et délicate, du visionnaire, ennoblit et purifie pour nous, comme elle l’a fait pour lui, ces fantômes parfois raides, lourds et anguleux, en les enveloppant et les noyant dans l’alanguissement voluptueux et doux de son harmonie générale. Qui ne sent pourtant combien une pareille façon de voir est exceptionnelle et individuelle ? A part ce principe de l’unité harmonique dans un ton mineur que M. Puvis de Chavannes a puisé chez Corot et qu’il a puissamment développé en l’appliquant à la grande décoration murale, aucun des élémens du talent de M. Puvis de Chavannes n’est un élément transmissible. La hardiesse, souvent grandiose, avec laquelle il résume et simplifie sculpturalement les formes, est, chez lui, le résultat d’une longue étude de la nature regardée à travers une réminiscence constante des fresques libres de l’Italie, celles de la décadence hellénique à Pompéi, aussi bien que celles de la renaissance adolescente en Toscane. Comme les préraphaélites anglais, avec lesquels il a tant de rapport, mais qui, en général, se rattachant aux maîtres florentins ou padouans du XVe siècle, apportent, dans leur dessin, plus de rigueur et plus d’intensité, M. Puvis de Chavannes vit de traditions et par les traditions ; pour avoir quelque chance de l’égaler, il faudrait donc remonter directement aux sources où il a puisé lui-même et non pas se contenter de recueillir chez lui un enseignement de seconde main. La ville de Paris et la ville de Lyon ont commandé à quelques-uns de ses imitateurs trop naïfs des décorations qu’on peut voir au Champ de Mars et qui prouvent surabondamment combien il est facile, sur cette voie, de tomber dans la puérilité, si ce n’est dans la barbarie.

Il est juste de dire que, parmi les admirateurs de M. Puvis de Chavannes, beaucoup d’autres ne sont pas sans ressentir quelques inquiétudes et qu’on les voit s’efforcer de joindre, à la même unité, une recherche de formes plus solides et plus variées, avec plus de