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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/204

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leur nouvel entourage, semblent y avoir définitivement perdu tout ce qu’ils pouvaient posséder de personnalité et de talent ; ce serait faire œuvre cruelle et inutile, car chacun les connaît, mais cette noyade collective n’en restera pas moins un des tristes épisodes de cette étrange aventure. Le nombre est petit de ceux qui, surpris sur le tard par une évolution en dehors de leurs habitudes, y auront gagné plus de clarté, plus de largeur, plus de sensibilité dans leur manière de voir et de traduire.

Il faut néanmoins examiner les choses de sang-froid et, sans trop s’inquiéter, dresser le bilan des forces actives qui opèrent actuellement au Champ de Mars. Malgré le désordre de la marche, on y distingue trois groupes : celui des fondateurs, maîtres déjà vieux ou mûrs, qui, d’abord, avant de venir ici, avaient épuisé ailleurs, jusqu’à la lie sans doute, la coupe trompeuse des récompenses et des honneurs ; ils ne font qu’activer ou continuer ici une œuvre déjà avancée ; ensuite, celui des jeunes gens, qui, attirés autour de ces maîtres, par l’espoir d’une notoriété plus rapide et l’ambition d’une évolution plus libre, s’efforcent légitimement, en regardant çà et là, d’asseoir leurs convictions et d’assurer leur talent ; ce sont eux surtout qui, dans leurs incertitudes, nous préoccupent et nous intéressent. Le troisième groupe enfin, plus inquiétant par le nombre que chacun des groupes précédens, est celui des étrangers, la plupart formés par la France, mais très disposés à battre leur mère adoptive avec les armes qu’elle leur a fournies. Ceux-là apportent, dans notre école, avec des fermens d’originalité qu’il ne faut pas mépriser, des élémens de dissolution sur lesquels il serait plus dangereux encore de fermer les yeux.

Les généraux les plus chevronnés de l’armée, MM. Puvis de Chavannes et Carolus Duran, sont des personnalités trop supérieures et trop décidées, pour qu’on puisse désormais concevoir ni le désir de les voir se modifier ni l’espérance de les voir se compléter. Le premier est un des plus nobles poètes et des plus harmonieux décorateurs dont se puisse honorer l’art de la peinture, l’autre est un des interprètes les plus éclatans de la figure humaine, l’un des coloristes les plus brillans qu’ait produits l’école française. Néanmoins, tous deux sont des dessinateurs inégaux, souvent indifférens, quelquefois incertains, et cette insuffisance du sens plastique, quelle que soit, d’autre part, la haute valeur de leurs ouvrages, suffit à les rendre dangereux comme exemples et comme maîtres, car leurs plus belles qualités sont des qualités personnelles, qualités d’âme ou de tempérament, de celles qui étonnent et charment d’autant plus qu’elles ne se transmettent pas. Le grand panneau de l’Hiver, par M. Puvis