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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/200

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fortement construite, aux cheveux courts, sans fausse élégance, où tout est simple et sain, l’œil net au regard ferme et droit, la bouche aux lèvres fortes et facilement ouvertes, le type franchement populaire, l’expression naturellement résolue, prendra toute sa valeur morale. Il semble que le sculpteur ait pris souci d’ennoblir ce visage, presque viril, moins par l’exaltation d’un sentiment mystique ou maladif, comme on l’a fait tant de fois, que par le calme rayonnement d’une conviction inébranlable, d’une conscience inattaquable et de ce prodigieux bon sens qui déroutait ses persécuteurs et excite encore aujourd’hui notre admiration. C’est donc une figure vraiment historique, non de fantaisie, que l’artiste, sérieux et bien informé, a voulu nous donner et qu’il nous a donnée comme ont, d’autre part, essayé de le faire tous les jeunes artistes qui ont touché cette année à cette belle figure, par exemple, MM. Costet et Bertagna. M. Barrias n’en est pas d’ailleurs à nous fournir des preuves de sa conscience et de sa fermeté de pensée lorsqu’il s’agit de faire revivre des personnages d’autrefois ou d’hier. Au Salon même, nous avons un nouveau témoignage de sa liberté d’esprit, en même temps que de la netteté de son talent. La statue du Docteur Ricord, en tablier d’hôpital, son outil à la main, est d’un style à la fois puissant et familier qui nous reporte, avec toutes les habiletés de la technique moderne, aux chefs-d’œuvre, simples et parlans, des grands imagiers français du moyen âge. C’est le même esprit de franchise, de naturel, de grandeur.

Il y a, dans le talent si varié et si personnel de M. Frémiet, quelque chose de plus inquiet, mais aussi de plus incisif et de plus passionné. Le bas-relief équestre qu’il avait à faire pour le château de Josselin devait représenter un soldat célèbre encore dans nos luttes nationales, le Connétable Olivier de Clisson, le frère d’armes de Duguesclin. Si le connétable a laissé, dans nos annales, le souvenir d’un patriote énergique, souvent terrible aux Anglais, il y a laissé en même temps celui d’un seigneur violent et tyran ni que, aussi cruel pour ses soldats que pour ses vassaux, qui l’avaient surnommé le Boucher. M. Frémiet, faisant chevaucher, dans son propre château, ce rude soldat, a précisé, avec une résolution saisissante, son double caractère. Droit et raide sur sa selle, marchant vers la gauche, Olivier tient, dans le poing droit, sa grande épée enguirlandée d’une branche d’aubépine. C’est un victorieux qui apporte la paix ; mais, malgré cette allure tranquille, la contraction, autour de la bride, de la main noueuse et ridée, le port hautain du torse raidi et de la tête carrée au profil anguleux, nous disent bien haut toute sa terrible énergie et tout son farouche