Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/199

Cette page n’a pas encore été corrigée


saut d’obstacles et, pour bien accentuer ce mouvement, le sculpteur, posant le ventre de la bête sur l’amas des corps, lui fait tendre, en avant, la tête allongée et baissée, qui ne forme plus qu’une ligne avec le cou, tandis que son train de derrière reste en suspens, les jambes lancées en l’air, presque à la hauteur de la tête de Jeanne. Ce mouvement, toujours inquiétant à voir dans la réalité, le devient plus encore dans une matière plastique ; il a, en outre, le grave défaut d’altérer l’apparence des proportions et de faire paraître le train d’arrière trop important. La chevaucheuse, naturellement, pour reprendre son équilibre, doit se tendre fortement sur ses étriers en se penchant en arrière ; c’est ce que nous voyons faire, en franchissant les haies, à tous les coureurs, non sans une violente et plus ou moins désagréable secousse. Jeanne se raidit donc en se renversant ; mais avec une telle vivacité qu’il est impossible d’éprouver d’autre sentiment que celui de l’appréhension pour le résultat de cette manœuvre de haute école ou de l’admiration pour son talent d’amazone. J’ai écouté bien des passans manifester leur sentiment devant la figure, je n’en ai entendu aucun exprimer, savamment ou naïvement, d’autre pensée. Cela ne veut pas dire que Jeanne d’Arc ne puisse être quelque jour heureusement représentée dans son rôle militaire, dans l’action, en plein combat ; mais là encore, là surtout, elle doit rester Jeanne d’Arc, et, dans la batailleuse, nous devrons toujours sentir la noble et sainte illuminée.

Dans sa Jeanne d’Arc prisonnière, M. Barrias ne s’est pas dérobé aux difficultés qu’il y a toujours, pour un sculpteur travaillant le marbre, à vêtir une figure d’une matière aussi sèche et insensible que l’acier, au lieu de l’envelopper dans quelque souple vêtement d’étoffe ou quelque draperie facilement expressive. Mais M. Barrias s’est souvenu que l’un des chefs-d’œuvre les plus vivans de la Renaissance, le Saint George de Donatello, est tout entier vêtu de fer, sans que cette prison de métal gêne en rien la souplesse de ses membres juvéniles. Il nous a donc présenté la vaillante fille, toute droite, les mains liées, se présentant, dans une attitude ferme et volontairement un peu raide, devant ses juges iniques. Elle est cuirassée des pieds jusqu’aux épaules ; la tête seule, qu’elle porte haut, mais sans arrogance ni forfanterie, apparaît complètement nue. M. Barrias a voulu porter toute l’attention sur cette tête, et bien que la nouveauté du marbre, trop luisant encore dans les méplats de l’armure, et l’extrême crudité de la lumière tombant d’aplomb et dévorant les modelés ne le servent pas actuellement, autant qu’il faudrait, dans ses intentions, on peut juger qu’il a réussi. Sous un jour plus discret, cette tête solide,