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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/191

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dans le Galatée et Pygmalion, comme dans la Bellone, l’exécution, soignée, délicate, savoureuse, témoigne d’une telle passion d’artiste pour son œuvre qu’on incline, malgré tout, à la partager.

C’est une scène du même genre, un duo d’amour héroïque et passionné, que M. Barrau a voulu représenter dans son groupe de Mâtho et Salammbô. Comme M. Gérôme, il a fait appel aux ressources d’une polychromie discrète pour donner à ses figures une réalité plus sensible. La scène, telle que l’a décrite Flaubert, eût prêté bien mieux, d’ailleurs, à un développement pittoresque qu’à un développement plastique, car le jeu des vêtemens et des joyaux colorés, luisans, dans la tente des barbares, sous l’éclat d’un lampadaire, y tient la place principale. M. Barrau s’est arrêté à ce passage : « Il était à genoux, par terre, devant elle ; et il lui entourait la taille de ses deux bras, la tête en arrière, les mains errantes… Il soupirait d’une façon caressante, et murmurait de vagues paroles, plus légères qu’une brise et suaves comme un baiser… Salammbô était envahie par une mollesse où elle perdait toute conscience d’elle-même. Quelque chose à la fois d’intime et de supérieur, un ordre des dieux la forçait à s’y abandonner… Mâtho lui saisit les talons, la chaînette d’or éclata. » Comme exactitude d’interprétation, le groupe de M. Barrau, joli et galant, laisse fort à désirer ; Flaubert lui eût reproché de rapetisser ses créations. La Salammbô, élégante et tranquille, dans sa pose souriante et dédaigneuse, a plus l’air d’une courtisane triomphante que de la prêtresse de Tanit en mission périlleuse chez le voleur du voile sacré, et le Mâtho, dont le sculpteur, en le dépouillant de ses ajustemens étranges, a fait simplement un bel athlète nu, a perdu la sauvagerie brutale et grandiose du farouche Libyen, chef des mercenaires révoltés. Malgré cette absence de caractère, ce groupe, exécuté avec soin et habileté, se présente agréablement et retient quelque temps les yeux.

Les maîtres hautains chez lesquels s’inspire M. Lombard sont d’une plus haute lignée que les maîtres, sages et aimables, auxquels se rattache M. Barrau. Dans son groupe de Samson et Dalila court visiblement le grand esprit de Donatello et de Michel-Ange. L’attitude de la courtisane assise, soutenant, entre ses genoux, la tête de l’amant endormi qu’elle va tondre, semble un souvenir de la Judith de Florence, et l’on retrouverait le galbe correct et grave de son visage, avec le même ajustement de voile, dans plus d’une femme de Buonarroti. Quoi qu’il en soit, s’il y a filiation, il n’y a pas copie, et c’est avec plaisir qu’on sent, dans ce grand corps nu du héros abandonné, comme dans la figure attentive de la courtisane au guet, palpiter la vie des plus nobles créations de la