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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/189

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de l’ouvrier. C’est le privilège admirable de la statuaire de pouvoir, à une certaine heure, à une certaine minute, exprimer, avec une splendeur définitive, dans une matière inaltérable tant qu’elle n’est pas absolument détruite, ce qu’il est, ce semble, de plus fugace et insaisissable au monde, une sensation ou une émotion d’artiste. Sous ce rapport, comme sous tant d’autres, combien les sculpteurs sont plus heureux que les peintres, dont l’œuvre fragile est condamnée, dès le jour de sa naissance, à des altérations incessantes qui la leur rendent bientôt comme étrangère, en attendant qu’elle disparaisse totalement et brusquement, sans qu’il soit même besoin, cette fois, d’ajouter la malignité des hommes à la cruauté du temps ! Et plus heureux aussi sont-ils ces sculpteurs parce que leur art, plus précis et plus net, les encourage, moins que l’art de peindre, aux fantaisies hasardeuses, et les retient, vis-à-vis de la nature, dans les limites plus étroites d’un devoir bien déterminé, celui d’en exprimer, avec une exactitude indispensable, la force, la vie et la beauté ! Savoir ce qu’on doit faire, comprendre ce qu’on peut faire, c’est, pour l’artiste comme pour l’homme, la presque certitude du succès.

Un des artistes qui savent le mieux ce qu’ils veulent, et qui veulent le mieux ce qu’ils peuvent, est certainement AI. Gérôme. Sa statue, en ivoire, bronze, argent et or, de Bellone, son groupe, en marbre teinté, Galatée et Pygmalion, sont à la fois les œuvres d’un dilettantisme raffiné et d’un art accompli ; ces deux œuvres, si diverses, respirent, d’un bout à l’autre, l’énergie d’une volonté infaillible et marquent la sûreté d’une science scrupuleuse. La Bellone est un essai de restitution ou plutôt de résurrection de l’allégorie, farouche et effrayante, de la guerre, telle que la pouvait concevoir, dans la période primitive, l’imagination ardente des Hellènes. Debout sur le globe terrestre, se dressant, d’un effort violent, mais ferme, sur la pointe de ses pieds chaussés de sandales, la déesse, coiffée d’un casque de bronze à trois éperons, ouvre la bouche toute grande et pousse un cri sauvage en brandissant, dans la main droite, un glaive, et dans la main gauche, un bouclier. Le visage, les bras et les mains sont taillés dans un ivoire légèrement rosé, tandis que les vêtemens, lourds et agités, sont de bronze et d’argent assombris et brunis, et la splendeur froide des yeux, démesurément ouverts, de cristal et d’émeraude éclate au milieu de cette pâleur avec une fixité terrifiante. L’exécution, dans tous les détails, est poussée avec un raffinement d’intention qui n’enlève rien à la fierté vive et grandiose de l’ensemble ; si cette étrange figure nous apparaissait, dans un cadre approprié, sous la cella peinte et étroite d’un temple silencieux, au lieu de se dresser,