Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/168

Cette page n’a pas encore été corrigée


Ce ne sont pas seulement les compagnons de Washington, ce n’est pas seulement parmi nous, Tocqueville et toute l’école des penseurs de notre siècle, c’était hier encore un Belge, un libéral, adversaire du catholicisme, qui déclarait que plus une société était libre et plus la religion devait imprégner les âmes. Ce qu’écrivait M. de Laveleye, au commencement comme à la fin de sa carrière, tous ceux qui ont étudié les ressorts secrets du peuple le disent comme lui. Pour obéir, l’homme a besoin de moins de vertus que pour commander ; plus il doit exercer de pouvoir et plus il doit savoir se gouverner lui-même.

Cette science de la vie qui est toute la morale, où l’apprendrait-il ? La véritable école de philosophie populaire, celle qui jette dans l’âme de l’enfant les semences vraiment fécondes, qui prépare ses forces, qui lui apprend qu’il est un être doué de raison, libre par nature, capable de choisir entre le bien et le mal, responsable de ses actes, c’est l’école ouverte dans les 36,000 communes de France, sous les voûtes de la vieille maison du village, c’est le cours de morale chrétienne professé pendant deux ans à l’enfant avant sa première communion. Quoi qu’on fasse, quels que soient les livres de morale civique, la véritable chaire de morale en France qui prépare, dès l’enfance, l’âme du citoyen est celle du curé dans l’église. Le nier, c’est nier l’évidence : l’ébranler, c’est commettre un crime contre la patrie. Il ne s’agit pas ici de telle ou telle religion et de son action sur les âmes. Nous nous bornons à l’intérêt plus immédiat de l’ordre public, au besoin qu’a toute société d’être réglée, de comprendre dans son sein des citoyens observant les lois et concevant leur dignité d’hommes libres.

Nous voici donc ramenés par la force des choses à ce qui fait le fond de tout le débat, au point aigu du conflit actuel, au grief qui inspire, ceci est certain, les colères épiscopales, à cette question de l’enseignement chrétien qui domine toutes les autres.

Dire que le clergé veut dominer est une calomnie ; il le voudrait que notre société, telle qu’elle est constituée, rendrait l’œuvre impossible. Ce que veut le clergé, ce qu’il maintiendra de toutes ses forces, ce à quoi il sacrifiera tout, c’est le droit d’enseigner la doctrine chrétienne aux enfans que lui confient les pères et mères. Il peut regretter l’école neutre, mais ce qu’il combat bien plus ardemment, c’est l’entrave mise à son œuvre d’enseignement. Là où elle n’est pas entravée, la paix règne, malgré la loi scolaire. Ce qui est beaucoup plus grave que le texte de la loi, c’est l’esprit d’antagonisme soufflé dans l’âme de certains instituteurs. On leur a dit qu’ils étaient les curés laïques, les apôtres d’une religion nouvelle ; ils l’ont cru et leur apostolat belliqueux est un des obstacles les plus graves à la pacification