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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/167

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n’était rien et elle était tout. Les libéraux avaient donné un nom, avaient prêté une hiérarchie à un état d’esprit qui inspirait les gouvernans.

Qu’entendons-nous aujourd’hui ? Les mêmes affirmations : « La franc-maçonnerie, répète-t-on à plaisir, est partout. C’est elle qui tient les fils d’une organisation mystérieuse couvrant la France, la Belgique, le monde catholique tout entier. Du moindre village jusqu’à la loge suprême, voyez tous les adversaires de l’idée religieuse obéir au même mot d’ordre. »

Pourquoi les radicaux protesteraient-ils ? Il ne déplaît pas aux meneurs de laisser croire à une toute-puissance mystérieuse qu’ils ne possèdent pas. L’imagination humaine a le goût des associations secrètes ; malgré l’instruction obligatoire, la superstition des forces occultes vit encore : les radicaux s’en servent pour recruter des adeptes.

En réalité, les véritables francs-maçons, les affiliés sont peu nombreux ; enchantés des attaques, ils laissent dire qu’ils sont légion ; à force de l’entendre, ils en arrivent à le croire. On leur fait en vérité trop d’honneur, on augmente leur importance et avec elle l’influence qui en résulte.

Nous inclinons à croire que dans un siècle, un historien bien informé démontrera à nos arrière-neveux qu’en 1892 l’organisation maçonnique était plus apparente que réelle, dirigée par des hommes très médiocres, se servant de moyens puérils et n’étant qu’une confrérie de candidats.

Il n’est pas moins vrai qu’en faisant croire aux naïfs qu’il existe une armée secrète, on a créé une force, que cette force occulte agit en embrigadant les uns, en terrorisant les autres, en donnant à la foule une haute idée de la puissance des initiés. Les meneurs ont créé un esprit franc-maçon.

Qu’on préfère l’appeler franc-maçon, ou qu’on le nomme simplement radical, la désignation importe peu ; ce qu’il faut retenir, c’est que la fraction la plus remuante du parti républicain a mis en tête de son programme politique la suppression du culte.

A toute époque de notre histoire ce caractère de la lutte aurait été grave.

Mettre aux voix des croyances ; appeler la majorité à décider des questions confessionnelles est un désordre qui trouble en tout temps les esprits.

Mais le mal est bien autre à l’heure où un peuple fait l’apprentissage du gouvernement libre. S’il est une vérité que tous les publicistes s’accordent à reconnaître, c’est la nécessité du sentiment religieux dans une démocratie.