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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/164

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cours. Quand nous aurons fait le dénombrement des armées en présence, compté leurs forces, tracé leurs positions, il nous sera plus facile de comprendre le plan de campagne et de montrer à la suite de quelle tactique, il y a soixante ans, sur le même champ de bataille, la paix s’est faite.


I

Les partis obéissent à des impulsions qui datent souvent de fort loin. « Le malheur de notre temps, disait, il y a dix ans, un homme de beaucoup d’esprit, c’est que les conservateurs sont devenus révolutionnaires, et que les révolutionnaires n’ont pas su devenir conservateurs. » Le radicalisme, qu’il le veuille ou non, est fidèle à une tradition. La lutte contre les prêtres est demeurée le premier article et presque le seul de son programme. Ce phénomène exerce une action décisive. A l’examiner de près, on verra qu’il se rattache à plusieurs causes.

La révolution a tout bouleversé. De l’ancien régime, que subsisterait-il si le clergé n’existait pas ? Royauté absolue et noblesse, parlemens et provinces, dîmes et tailles, intendans et subdélégués, tout a péri, tout s’est transformé, tout est resté de l’autre côté de ce siècle. Ce qui a reparu a eu grand soin de se déguiser sous d’autres noms. Seuls, après le commun naufrage, les curés se retrouvent à leur poste : ils sont là, dans leur vieille église, montant auprès des âmes la même faction, présidant aux mêmes cérémonies sous les mêmes arceaux, baptisant, mariant, enterrant les petits-fils de ceux qui avaient osé prédire que le clergé disparaîtrait avec les vieux préjugés du passé.

Pour le radical qui a accepté l’héritage de la révolution « en bloc, » cette survivance semble un défi. A ses yeux, la révolution, c’est l’égalité et la laïcité à outrance, c’est le renversement du trône et de l’autel. Le trône est renversé ; mais la révolution ne sera achevée que le jour où l’autel sera abattu.

Il ne sert à rien de se bander les yeux et de se payer de mots. Voilà l’idée simple qui est entrée dans la tête du radical.

Les meneurs ont très habilement exploité cette idée simple. Il y a quinze ans, la haine de l’ancien régime était encore si profonde, chez le paysan français, qu’il suffisait de lui parler de tailles ou de corvée pour l’affoler ; ils ont fait du curé l’image vivante de ce passé détesté. Le vulgaire a besoin de personnifier en un homme ses sympathies ou ses répulsions ; les radicaux ont choisi cet homme. Dans chaque paroisse de France, il y a un groupe d’esprits forts, plus ou moins nombreux suivant les régions, qui met son point d’honneur à braver le curé, à gêner son ministère, à