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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/155

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des romans, de bien parler et de savoir inventer des mots nouveaux. )) Son étude sera « un rien galant, un je ne sais quoi de fin et le beau tour des choses ; » elle fera « une guerre continuelle contre le vieux langage, l’ancien style, les mots barbares, les esprits pédans. » Elle tiendra « pour hérétique toute précieuse qui ne s’habille pas à la mode, eût-elle cinquante ans passés, comme aussi tous ceux et celles qui n’estiment pas le Cyrus et la Clélie, et généralement tout ce que font M. de Scudéry et sa sœur, et tous leurs cabalistes. » Elle se pénétrera bien de « la nécessité d’avoir un alcôviste particulier, ou du moins d’en recevoir plusieurs ; de celle de tenir ruelle, ce qui peut passer pour la principale ; car, pour être précieuse, il faut, ou tenir assemblée chez soi, ou aller chez celles qui en tiennent. » Elle sera « fortement persuadée qu’une pensée ne vaut rien lorsqu’elle est entendue de tout le monde ; » elle aura pour maxime « qu’il faut nécessairement qu’une précieuse s’exprime autrement que le peuple, afin que ses pensées ne soient entendues que de ceux qui ont des clartés au-dessus du vulgaire. » Elle parlera le plus possible, et, quand elle sera obligée de garder le silence, elle se dédommagera par une mimique expressive : « L’esprit étant le fondement de tout ce qui regarde les précieuses, et le silence en dérobant la connaissance, elles ont cette maxime de ne l’observer jamais sans l’accompagner de gestes et de signes par où elles puissent découvrir ce qu’elles ne disent pas, et qui mettent sur le visage les sentimens qu’elles ont ou de ce qui se dit ou de ce qui se fait devant elles. » Que l’on ne prenne pas ce portrait pour une caricature ; Somaize, en le traçant, est aussi sérieux que ses modèles.

Il y avait, bien entendu, des degrés dans la préciosité ; toutes les précieuses n’arrivaient pas à l’idéal que l’Armande et la Bélise de Molière réalisent d’une manière si complète. Mais, par cela même qu’on pouvait être précieux sans tomber dans les dernières extravagances, l’influence de la mode précieuse s’étendait sur toute la société polie. Il est facile de voir, par les énumérations de Somaize et les renseignemens donnés par ses contemporains, que toutes les femmes alors, pour peu qu’elles eussent de loisir et d’aisance, tenaient à honneur de la suivre. Elles n’étaient pas toutes de la même coterie, et toutes les coteries ne frayaient pas entre elles, mais le bon ton était d’appartenir à une de ces coteries. Il est même curieux de voir combien, dans cette société du XVIIe siècle, que l’on se figure profondément divisée par l’esprit de caste, le goût de la préciosité rapprochait les distances et confondait les rangs. A l’hôtel de Rambouillet, déjà, il n’était pas nécessaire d’être noble pour être admis ; non-seulement les hommes de la