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Page:Revue des Deux Mondes - 1892 - tome 112.djvu/153

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l’incomparable Artenice, vivait encore à cette date, mais confinée dans la retraite par la vieillesse et les deuils répétés. Elle devait trouver que, depuis 1610, où elle avait ouvert sa chambre bleue, précieux et précieuses avaient bien changé. Rien ne se ressemble moins, en effet, que le cercle de la marquise et celui dont M’le de Scudéry était l’âme. Dans la première période de l’hôtel, lorsque Mme de Rambouillet elle-même y donnait le ton, l’esprit précieux avait exercé la plus heureuse influence sur les mœurs sociales et sur la littérature. C’était alors un esprit de galanterie respectueuse et chevaleresque, de délicatesse dans la conversation et les écrits, de pureté élégante dans le langage. Certes, les défauts inséparables de ces qualités, — le raffinement, la prétention, la pruderie, le purisme, — existaient déjà durant cette période, mais peu sensibles encore. Le contact et l’influence prépondérante des grands seigneurs empêchaient les littérateurs de profession de tomber dans la pédanterie ; le platonisme n’était pas, comme il le devint plus tard, une insupportable affectation ; les femmes n’écrivaient pas. Lorsque la marquise vieillissante partage la direction du cercle avec sa fille Julie d’Angennes, la future marquise de Montausier, les défauts en germe dans l’esprit précieux se développent et le gâtent ; on veut trop se distinguer à tout prix ; les hommes de lettres de second ordre, les femmes prétentieuses commencent à donner le ton ; l’hôtel devient une coterie. Alors paraît cette fameuse Guirlande de Julie, où la société précieuse croyait mettre le meilleur d’elle-même, et où elle ne fit qu’étaler ses ridicules. Lorsque le mariage de Julie disperse les familiers de l’hôtel, Mlle de Scudéry les recueille et forme un nouveau cercle. Dès lors commence le règne des fausses précieuses. Avec elles, l’esprit précieux n’est plus que la subtilité dans les sentimens, la fadeur dans la galanterie, la prétention dans le langage, le faux goût en littérature ; les grands seigneurs sont en petit nombre ; les pédans dominent. Il est temps que Molière et Boileau viennent ruiner une influence qui, en se prolongeant, fait courir de sérieux dangers à la littérature et à l’esprit français. D’autant plus qu’à l’exemple de ce cercle, il s’en est formé un grand nombre d’autres à Paris et dans les provinces, qui l’imitent maladroitement et répandent la contagion.

De ces trois périodes du précieux, Somaize n’a connu que la dernière. Sur l’hôtel de Rambouillet il ne sait rien ; lorsqu’il rencontre les noms des amis d’Artenice, il se tire d’affaire avec quelques mots d’éloge banal ; souvent même il se contente de remarquer que tel ou telle furent célèbres « du temps de Valère, » c’est-à-dire de Voiture. Il n’a d’information précise que sur les précieux de son temps, des précieux de décadence. Mais, comme il peint les