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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/928

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appelle la prudence conjugale. Ici il faut renoncer à la suivre : quand elle emploie l’expression gréco-latine, elle la traduit toujours afin d’être comprise de tous, des intelligences les moins exercées, les plus obtuses. Limiter sa famille, dit-elle, n’est pas plus antinaturel que de se défendre de la maladie par la médecine ou de la foudre par un paratonnerre. Et si l’on parle maintenant d’immoralité, il est permis de demander ce qu’est la morale, sinon le devoir de faire le plus grand bien au plus grand nombre. Mme Besant l’avoue pourtant, dans certains cas, le vice deviendra plus hardi, quelques femmes seront moins chastes. Après ? ne peut-on préférer l’impureté de quelques-unes à la mort de beaucoup ? et d’ailleurs les Anglaises sont-elles tombées si bas que seule la peur des conséquences de la faute puisse les préserver de la faute elle-même ? Non, leur pureté, leur orgueil, leur honneur, toute leur féminité enfin, voilà les vrais gardiens de leur vertu. Toute femme dont l’esprit est noble sait être chaste. Quant à parler d’assassinat, non-sens : on ne peut pas tuer ce qui n’existe pas.

On a dit aussi qu’il était bien inutile de limiter la population, puisque la terre pouvait produire plus qu’elle ne fait maintenant, que la vallée du Mississipi, le Canada, fourniraient bientôt d’abondantes moissons. Plaisante consolation pour les déshérités d’Angleterre, de savoir qu’il pousse du blé dans le Nébraska, puisque ce blé, transporté en Europe, coûte trop cher pour eux. Mais ils peuvent passer la mer, courir à ces moissons, les dévorer sur place et rassasier enfin leur faim héréditaire ? Oui, si vous leur donnez d’abord à chacun trois ou quatre cents livres sterling. Émigrer sans un sou, pour faire de la culture, c’est la misère à l’étranger, au lieu de la misère chez soi, voilà tout. Et non-seulement l’argent leur manquera, mais la vigueur. Un Canadien l’a dit au meeting du British Association à Plymouth : « Les colonies n’ont pas besoin des enfans dégénérés de vos pauvres. »

Tel est, très résumé et très adouci, ce livre effrayant, faux et convaincu, horriblement choquant sans intention d’obscénité, écrit avec un très grand talent. Nous avons passé sous silence le dernier argument de Mme Besant, celui qu’elle considère comme devant écraser ses derniers contradicteurs. Les Français seront-ils flattés d’apprendre que cet argument est tout simplement l’exemple de leur pays ? C’est la prudence conjugale, s’écrie-t-elle triomphalement, qui a sauvé ce pays du paupérisme. La proportion du nombre des adultes au total de la population y est la plus large d’Europe, la proportion des individus au-dessous de trente ans la plus petite. C’est donc là qu’il y a le plus de producteurs de la richesse et le moins de non-valeurs. Il en résulte que le