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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/885

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ministres des affaires étrangères ont connu l’histoire et qui vivait alors à Pondichéry des aumônes de la France, attendant, depuis des années, qu’une occasion se présentât à lui de renverser le roi régnant. Les autres, au nombre de cinq ou six, erraient parmi les jongles à la tête de dacoits et tiraient moins d’importance encore de leur titre de prince que de leur titre de chef de bande. On manquait donc déjà du roi qui devait être la cheville ouvrière du protectorat ou tout au moins le clou auquel en accrocher l’enseigne ; et, faute de roi, on n’avait pas davantage d’aristocratie qui pût rallier la nation autour d’elle.

En ces pays d’Orient, la naissance et l’hérédité ne suffisent pas à fonder ou a perpétuer une aristocratie : il y faut encore deux conditions, dont l’une, d’ailleurs, suivant les cas, peut à la rigueur suppléer l’autre : la richesse et la science. Or dans cette vaste étendue du royaume birman (il s’agit en ce moment de la Haute-Birmanie), nul n’est riche : la population y est trop clairsemée, trop peu attachée au sol, trop peu travailleuse. Chacun, en conséquence, vit dans la médiocrité. La faveur du roi et la nomination à des postes lucratifs par les concussions qu’ils permettent sont presque les seuls moyens de fortune, moyens trop passagers, d’ailleurs, pour laisser bâtir des fortunes durables. Et, sans richesse assise, nulle aristocratie n’est possible. A la vérité, chez certains peuples, proches des Birmans, l’aristocratie de l’intelligence l’emporte sur l’aristocratie d’argent et même sur l’aristocratie de naissance. Mais en Birmanie, quoiqu’il y ait eu, dans les siècles passés, une belle et puissante civilisation, les lettres ne sont pas autant en honneur ; et l’organisation de l’enseignement fait qu’ici encore règne une égalité qui n’est que l’universelle médiocrité. Presque tous les Birmans ont passé par l’école des prêtres, et ces prêtres eux-mêmes ont un recrutement et une situation qui font d’eux nécessairement des éducateurs inférieurs.

Les prêtres, en effet, ne sont pas, comme en d’autres pays, une classe fermée, un corps constitué, qu’un long passé de gloire astreint à de rudes et nobles travaux : le clergé bouddhiste, je l’ai déjà indiqué, est mêlé à la nation d’une façon si intime que tout homme, au moins une fois en sa vie, doit porter l’habit du poongi (moine) et que, réciproquement, tout poongi peut quitter cet habit à sa fantaisie. Renoncer aux vœux monastiques se dit même en birman d’un mot caractéristique : « Redevenir homme. » Dans ces conditions, les prêtres birmans n’ont ni l’ardeur orgueilleuse des castes puissantes, ni l’ardeur envieuse des minorités opprimées ; ils n’élèvent guère leurs connaissances, et ils ne s’élèvent pas eux-mêmes au-dessus du niveau moyen de la nation d’où ils sortent et qu’à leur tour ils