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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/766

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la multitude gémit dans l’indigence. » Ce ne sont pas là des nouveautés dans la chaire chrétienne ; nous y reconnaissons des traits habituels aux auteurs sacrés de toutes les époques. Est-ce plus vrai de la nôtre que des précédentes ? — Non, assurément. Jamais la propriété, sous toutes ses formes, titres de rente ou morceaux de terre, n’a été répartie en autant de mains ; jamais le bien-être matériel n’a été accessible à un aussi grand nombre. Ce sont là des faits d’une évidence trop manifeste pour qu’il soit nécessaire de les confirmer par des chiffres. De même, quand le saint-père nous montre la « multitude des prolétaires soumise à un joug presque servile, » nous ne saurions prendre ces expressions à la lettre, au moins pour notre France ou pour l’Angleterre, pour les pays où la vie industrielle est le plus développée. Loin d’avoir vu leur condition empirer avec les progrès de l’industrie, l’ouvrier et le paysan sont les deux classes de la société qui ont le plus gagné au développement de la richesse. Des trois facteurs de la production, des trois co-partageans habituels dans la répartition des produite, le travail est celui dont la part tend à croître le plus rapidement. Tandis que l’intérêt du capital et même les profits de l’entrepreneur vont diminuant avec le progrès de la richesse, le salaire de l’ouvrier, la rémunération du travail va sans cesse en augmentant. L’accumulation des capitaux tend à réduire le rendement du capital. C’est là un fait qui crève les yeux de qui ne veut pas les fermer. L’indolent égoïsme du rentier ne se lamente pas à tort : il lui devient de jour en jour plus difficile de vivre de ses revenus. Aux riches mêmes la baisse du taux de l’intérêt rendra bientôt l’oisiveté malaisée. Ce n’est rien moins qu’une révolution économique qui va s’accomplissant sous nos yeux, — une révolution au détriment du capital, à l’avantage des bras du prolétaire [1]. S’ils regardaient, derrière eux, le chemin parcouru depuis un siècle, les travailleurs, loin de jeter l’anathème à la société contemporaine, la béniraient. Mais ce qui les irrite contre elle, c’est bien moins leurs souffrances d’aujourd’hui que leurs progrès d’hier. Ne soyons pas dupes des apparences : si notre société est plus agitée, plus travaillée de convulsions intérieures, ce n’est point que la situation des classes populaires soit pire qu’aux époques précédentes, c’est plutôt qu’elle est sensiblement meilleure ; c’est que les améliorations obtenues récemment rendent les masses ouvrières plus rebelles aux maux du jour et plus ambitieuses de conquêtes nouvelles. Je dirai de l’ouvrier et du « quatrième état » ce que

  1. Voyez l’ouvrage de mon frère, Paul Leroy-Beaulieu sur la Répartition des richesses (Paris, Guillaumin).