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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/694

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et sous tant de formes dans son Journal : « Je sens sur ma tête le poids d’une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur ! mais ignorant la faute et le procès, je subis ma prison ! » il faut donc que j’aie bien mal lu les Soirées de Saint-Pétersbourg si ce n’est pas là que Vigny l’a puisée ! Joseph de Maistre, Mme de Staël, Chateaubriand, — ajoutons-y Walter Scott, — voilà les maîtres de Vigny, comme aussi bien de toute la jeunesse de son temps. Pour surprendre l’admiration de ses contemporains, comme Vigny l’allait faire, il faut que, dans ce qu’on leur donne, ils retrouvent toujours quelque chose de connu, ou, comme l’on dit, de « déjà vu ; » et c’est ce que signifiait l’ancienne maxime : que pour être soi-même vraiment original il faut commencer par avoir imité.

N’appuyons pas sur ces observations… Aussi bien ne touchent-elles que les premières pages du livre de M. Paléologue, et je dirai tout à l’heure quelques mots des dernières. Essayons cependant, d’après lui, de préciser la nature et la portée du talent de Vigny.

C’est par l’exécution qu’il pèche ; et son inspiration, souvent très haute, ou presque toujours, manque presque toujours aussi d’haleine, de largeur, de continuité surtout : nul n’est plus vite essoufflé que Vigny. Dirons-nous là-dessus, avec M. Paléologue, « qu’en un temps où l’on faisait un si grave abus des effets littéraires il a été le seul à s’apercevoir de cette grande vérité : que la littérature diminue ce qu’elle semble parer ; que tout travail de style est en un sens une profanation de la pensée ; et que les plus belles pages de la légende morale de l’humanité demeureront à jamais inédites ? » J’ai quelque peine à le croire ; et, pour parler franchement, je n’en ai guère moins à comprendre ces mystiques formules. Non, en vérité, si, pour penser, on se sert de mots ; si même on ne pense qu’au moyen des mots ; si le langage enfin est la condition même de la pensée, je ne conçois pas comment « le travail du style » en pourrait être « la profanation. » Qu’est-ce que l’idée, d’ailleurs, a de plus sacré que le mot ? Et quel est ce bruit qu’on essaie de répandre que, pour un Dante qui a écrit sa Divine Comédie ou un Milton son Paradis, ils seraient dix, ils seraient vingt, ils seraient trente qui s’en sont abstenus, par dédain ou par humilité ? Ne changeons pas ainsi les vrais noms des choses. Sachons que les Milton et les Dante obéissent, en écrivant, au plus impérieux des besoins, comme les Corrège et les Titien en peignant. Ne persuadons pas aux amateurs qu’ils auraient sur le poète cette « supériorité » de ne pas écrire. Et pour Vigny, plus difficile envers lui-même, et, en un certain sens, plus « artiste » que Lamartine, que Victor Hugo, que Musset, plus délicat, plus « sincère » peut-être, disons tout simplement qu’il n’a pas eu tous les dons qu’ils avaient, et ne parlons pas, si l’on veut, « d’impuissance ; » ou du moins parlons-en, mais pour