Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/679

Cette page n’a pas encore été corrigée


propagés dans toute l’Europe par des correspondances particulières. L’historiographe d’Henri IV, Pierre Mathieu, les recueillit dans son histoire de France. Il y raconta que don Carlos, ayant eu des liaisons de sympathie et d’amitié avec les hérétiques, fut déclaré lui-même hérétique par l’inquisition, que, s’étant mis en révolte ouverte contre son père, il fut jeté dans un cachot et étranglé par quatre esclaves. Cette figure n’était pas encore assez romanesque. On insinua que la reine Elisabeth de Valois, promise au prince et que son père épousa à sa place, lui avait inspiré une passion violente. Il n’y avait rien là d’invraisemblable. Elisabeth était belle, charmante, infiniment gracieuse. Aussi bien ne lui avait-elle survécu que peu de mois : il était mort en juillet 1568, elle succomba en octobre à une maladie qui parut singulière. Ces deux morts subites, mystérieuses, qui s’étaient suivies de si près, étaient propres à frapper les imaginations. Comment n’y pas reconnaître la double vengeance d’un père offensé et d’un mari jaloux ?

Ce fut Saint-Réal qui se chargea de peindre, à sa façon, le don Carlos amoureux. Il le représenta comme un prince plus aimable, plus charmant que beau, « qui, à la vérité, n’était pas régulièrement bien fait ; mais outre qu’il avait le teint admirable, il avait les yeux si pleins de feu et d’esprit et l’air si animé qu’on ne pouvait pas dire qu’il fût désagréable. » A peine eut-il vu la reine, il ressentit « une inquiétude effroyable de savoir comment il était dans son esprit. Quoique, lorsqu’elle le regardait, il lui semblât voir dans ses yeux une langueur secrète et passionnée qu’il n’y trouvait point dans les autres temps, il n’osait croire ce qu’il voyait. » Il sut trouver l’occasion de s’entretenir seul à seul avec elle, « et ils se firent avec une joie incroyable toutes les confidences qu’ils se pouvaient faire. Don Carlos conta à la reine tout ce qui s’était passé dans son cœur depuis la première fois qu’il avait ouï parler d’elle. Elle lui fit à son tour l’histoire de son enfance, avec mille petites particularités, qui occupèrent aussi agréablement leur attention qu’elles auraient paru ennuyeuses à des indifférens. Seulement elle ne s’étendit pas sur ses sentimens avec autant de liberté que le prince avait fait sur les siens ; mais la violence qu’il vit qu’elle se faisait pour les cacher lui en dit plus qu’elle n’en taisait. C’était dans ces agréables entretiens que ces illustres personnes passaient le temps qu’elles pouvaient être ensemble. » Le récit continue sur ce ton. Il faut relire la nouvelle historique de Saint-Réal pour savoir quel parti un grand poète peut tirer des plus sots documens et des plus méchans modèles. Les caractères, les situations, l’intrigue et les péripéties de son drame, son artificieuse princesse d’Eboli, le marquis de Posa, Schiller a tout trouvé dans cet insipide et nauséabond roman, et son génie a changé ce plomb vil en or pur.

Ranke entreprit le premier, il y a plus de soixante ans déjà, de