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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/678

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Les légendes font la joie des poètes, et la joie des historiens est de détruire les légendes. Le fameux Jean de Launoy, critique intrépide, prit plaisir à démontrer que tel saint, auquel on rendait de grands honneurs, n’avait jamais existé. Un curé de Saint-Eustache disait : « Je lui fais toujours de profondes révérences, de peur qu’il ne m’ôte mon Saint-Eustache. » Ce n’est pas seulement aux saints que s’attaquent les critiques intrépides, ils ont fait également justice de plus d’un héros de théâtre. Si Schiller revenait au monde, il serait désolé d’apprendre que l’histoire de Guillaume Tell est une fable, et il apprendrait avec plus de chagrin encore qu’il ne reste rien de son don Carlos. De toutes les figures qu’il a mises en scène, il n’en est guère de plus attachantes que celle de ce jeune prince, aussi imprudent, aussi inconsidéré que généreux, mêlant les faiblesses d’un cœur trop tendre aux nobles passions d’une grande âme, et à qui un père impitoyable fait expier le double crime d’avoir aimé sa belle-mère et haï l’intolérance et les bourreaux. L’histoire documentaire a prouvé que ce don Carlos n’exista jamais et que le vrai don Carlos lui ressemblait autant qu’un corbeau peut ressembler à un cygne.

La tragique destinée du fils de Philippe II, le mystère dont sa fin avait été enveloppée, la terreur qu’inspirait au monde l’homme blond et froid qui, selon le mot de Granvelle, « savait se taire et dissimuler, mais n’oubliait rien, » l’intérêt qu’avaient les adversaires de « ce démon du midi » à lui imputer un crime de plus, donnèrent naissance à des bruits étranges, qui, après avoir couru de bouche en bouche, furent