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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/676

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ses modèles pour pénétrer leur caractère. D’étape en étape, nous arrivons à la vieillesse, à ce portrait du Louvre, aux paupières épaisses, aux traits tirés, au teint flétri. Négligé dans sa mise, mais toujours vaillant, la palette au poing, il cherche l’oubli de ses épreuves dans son constant labeur et sa chère peinture.

A côté de lui, voici ses parens ; sa mère, une bonne vieille, d’aspect vénérable, la Bible sur les genoux ; son père, ce brave bourgeois qui se prête aux caprices de travestissement de son enfant chéri et prend des allures martiales sous son déguisement militaire. Plus tard, c’est Saskia dont il multiplie les images peintes et gravées ou qui lui suggère les sujets de ses tableaux. Parmi ces nombreux portraits de personnages de toute condition qui ont sollicité la faveur d’être peints par lui, quelques-uns aussi sont exécutés avec plus d’amour. Ce sont surtout des vieillards près desquels il se plaît à évoquer les souvenirs du passé ; ou bien des gens avec qui il a quelque chose à apprendre : des médecins qui lui parlent de leurs études ; des ministres ou des rabbins avec lesquels il cherche à s’éclairer sur les sujets religieux qu’il se propose de traiter ; des marchands d’objets d’art parmi lesquels il compte de vrais amis, comme Clément de Jonghe, Francen, l’orfèvre Lutma, ou le bon Coppenol, ce calligraphe un peu infatué de son talent, mais qui, pour l’affection constante qu’il a témoignée à notre peintre, a reçu de lui un nom immortel. Si parmi ces amis on ne rencontre guère de littérateurs en vue, voici en revanche des paysagistes comme Berchem, Asselyn et Jan van de Cappelle, vers lesquels un amour pareil de la nature l’a attiré. Tout ce monde si divers revit dans son œuvre, avec l’infinie variété des tempéramens, des poses, des âges, des costumes, des physionomies, et la profondeur inoubliable des expressions.

Les dessins du maître, à leur tour, nous font assister à l’éclosion de ses pensées ; à leur première apparition parfois timide et enfantine dans sa gaucherie, parfois magistrale et comme fulgurante. Nous voyons quels sujets l’ont attiré, ceux auxquels il est sans cesse revenu, ne se lassant pas de les remanier, d’en chercher et d’en trouver des acceptions nouvelles. Dessiner, c’est sa manière à lui de tenir son journal intime, car il n’aime guère l’écriture, et à part la Bible, il n’a pas beaucoup pratiqué les livres. C’est la plume ou le crayon à la main qu’il se confesse à nous, qu’il manifeste cette curiosité universelle avec laquelle il s’intéresse à tout dans la nature, tire de tout un enseignement et change à chaque instant d’étude ainsi que de procédés pour traduire sa pensée. En vérité, de tout ce qui touche à son art, il n’a rien négligé. Voyez-le dans ses premières peintures, si minutieusement scrupuleux, s’attachant à reproduire