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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/644

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qu’un mot d’ordre, un cri de ralliement, que les déshérités répètent avec joie, que les habiles exploitent, et que les puissants font tourner au profit de leurs desseins. Ce qui pourrait le faire croire c’est que pour les victorieux rien n’est aujourd’hui changé à l’ancien état de choses : l’Allemagne unifiée ne renonce pas à ses conquêtes d’autrefois ; elle a même profité de l’occasion pour augmenter le nombre de ses sujets dont l’allemand n’est pas la langue maternelle. Imprudente comme elle est, la France s’est jetée avec empressement dans cet ordre d’idées, sans se rappeler qu’elle a pendant vingt ans versé son sang pour la thèse contraire, et sans prévoir que la première application en serait faite sur elle-même.

Il est difficile de dire quel sera le sort de la théorie des nationalités dans l’avenir. Peut-être tombera-t-elle sous les conséquences paradoxales auxquelles elle conduit. En effet, quand une fois l’attention est tournée de ce côté, de nouveaux dialectes se découvrent l’un après l’autre et réclament leur droit à l’existence. Vainement les auteurs du mouvement essaient-ils de protester, disant que tous n’ont pas la même valeur, que quelques particularités de prononciation, quelques développemens de la déclinaison ou de la conjugaison ne constituent pas une langue ; qu’il y faut des traditions, une littérature, des penseurs ; que parmi les espèces d’arbres fruitiers celles-là seules méritent d’être cultivées, dont les fruits nous fournissent un aliment nourrissant et agréable. On a bientôt fait de répondre à l’objection des traductions, des chants populaires, originaux ou imités, des journaux, ne tardent pas à former un commencement de littérature. Le dialecte promu au rang de langue officielle est alors obligé à son tour de déclarer que la condition ordinaire des dialectes c’est d’être absorbés ; qu’une certaine variété d’origine ajoute à la force et à la beauté d’un idiome ; que pour toute œuvre nationale il faut de l’union et de l’abnégation…


On ne doit pas regretter que le rêve d’une langue universelle, comme nos pères l’avaient conçu, ne se soit pas réalisé : la pluralité des langues littéraires, c’est la tâche de la civilisation répartie à différents ouvriers. Qui se figurerait Shakspeare autrement qu’en anglais ? Qui voudrait que Goethe eût suivi le conseil qui lui fut donné à vingt ans d’aller s’établir à Paris ? Les moyens d’expression trouvés par un idiome, si ce ne sont point de purs jeux, ne tardent pas à devenir la propriété de tous. Quand plusieurs littératures se développent l’une en face de l’autre, les partis-pris exclusifs se corrigent plus facilement. Mais s’il est souhaitable qu’il y ait variété et émulation, on ne doit pas désirer que le