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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/642

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caux ; et, voyez la mauvaise chance ! les libéraux étaient généralement ceux qui parlaient français, ceux qui parlaient flamand étaient en plus grand nombre les cléricaux. Il fallut quelque temps pour substituer à l’ancien classement un classement conforme au nouveau programme.

Une fois un débat de ce genre introduit dans un pays, il passe à l’état d’idée fixe. Non seulement l’école, mais les tribunaux, les lois, la chambre, les actes de l’état civil, l’administration, l’armée en deviennent le théâtre : on demande la séparation jusque dans les monnaies, les timbres-poste, les billets de banque. Il est dans la nature d’une guerre de ce genre de ne pouvoir s’arrêter. Par une justification imprévue de l’apologue d’Ésope, la langue, chose sociable par excellence, se change en une cause permanente de discorde. On a vu, en Belgique, des avocats prononcer, par simple dilettantisme flamingant, leur plaidoirie en flamand, puis redresser en excellent français les erreurs de l’interprète qui traduisait leur harangue aux juges.

La centralisation, vers laquelle tous les états sont plus ou moins entraînés, est en opposition directe avec ce principe, puisqu’elle met tous les membres de la nation en un contact de tous les moments. Quand la conquête enlevait une province à l’empire de Darius, c’est à peine si les autres parties du royaume s’en apercevaient ; aujourd’hui, les citoyens d’un État sont reliés entre eux par tant de nerfs et de fibres que l’introduction du principe ethnique porte le trouble dans tous les actes de la vie. Il a le tort de mettre la forme au-dessus du fond, les mots au-dessus de la pensée, et l’enveloppe à la place du contenu. Appliqué à une nation libre, il fait l’impression d’un anachronisme. C’est de la même fabrique d’idées qu’est sorti le mouvement antisémite. Un éminent philologue anglais, M. Sayce, a dit justement : The cry of nationalities was really a backward step.

Il semble que, sur ce chapitre, notre époque ait quelque chose à apprendre du temps passé. Les Romains, qui se connaissaient en matière de conquête et de domination, n’ont jamais imposé leur langue. Mais le Gaulois, en apprenant à manier le latin, avait la conscience de monter en dignité. Le sénat romain accordait aux cités de l’Italie le droit de rédiger leurs actes en latin comme un honneur et comme une récompense. Cet ascendant s’est imposé partout, en Italie, en Gaule, en Espagne, en Dacie, excepté quand les légions romaines se sont trouvées en présence du monde grec : tant il est vrai que la langue emprunte sa force et son prix à l’idée qu’on s’en fait et à la culture qu’elle représente.