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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/633

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moitié du XVe siècle, par les différentes cours allemandes, en attendant que, grâce à la Bible de Luther, il pénètre dans le peuple. Chacun de ces faits appartient à l’histoire et pourrait être accompagné de sa date. Mais il n’en est pas autrement, au fond, pour les patois. La prétendue pureté des patois est une illusion qui tient à notre ignorance et qui s’évanouit devant un examen un peu attentif : comment, sauf le cas d’un isolement difficile à imaginer, se déroberaient-ils à l’influence des dialectes voisins, à l’infiltration de la langue officielle, qui les pénètre par tant de canaux ? Chaque dialecte va demander au dehors ce qui lui manque, comme chaque homme modifie sa phonétique, complète son vocabulaire et redresse sa syntaxe au fur et à mesure des mille contacts de la vie. Le plus humble patois est soumis, toutes proportions gardées, aux mêmes lois intellectuelles que le français de Pascal et de Descartes.

Faut-il croire, comme le disait certaine définition citée plus haut, que le langage ait son principe de développement en lui-même ? La formule, il faut en convenir, n’est pas très claire : nous allons donc nous y arrêter un moment.

Il est dans l’essence des œuvres collectives d’exiger une marche graduelle et une certaine unité de plan. Le travail de la veille sert de base et de point de départ au travail du lendemain. La création ex nihilo, en supposant qu’elle soit possible pour les individus, n’existe pas pour les masses. Il n’est donc pas étonnant que le langage présente le spectacle d’un développement continu selon un plan fidèlement suivi en son ensemble. Nos langues indo-européennes, avant une fois commencé à marquer les modifications de l’idée au moyen de syllabes ajoutées à la fin des mots, se sont toujours conformées à cette habitude, qui est devenue pour elles une loi constante. Des mots pays, règle, on a fait paysage, régler, qui ont donné ensuite paysagiste, règlement. Les novateurs les plus hardis en fait de langage n’ont pas eu l’idée de recourir à des infixes comme dans les langues américaines, ni de mettre les désinences grammaticales au commencement des mots. Ils se conforment, sans y penser, au procédé en usage dans notre famille de langues depuis quatre mille ans. Voilà sans doute à quoi font allusion ceux qui disent que le langage a son principe de développement en lui-même. La vérité est qu’il a son principe de développement dans des esprits depuis longtemps dressés et habitués en un certain sens.

Dans nos intelligences réside aussi cette analogie dont il est tant parlé aujourd’hui, sans qu’on en ait toujours nettement indiqué le caractère. Il faut entendre par là cette loi du langage qui fait que les formes déjà créées servent de modèle à des formes nouvelles :