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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/631

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dialecte voisin, ou parce qu’une raison encore inconnue contrarie la loi générale. Avec de telles ressources, le principe reste toujours sauf. Excellent dans l’enseignement, où il maintient une stricte discipline ; utile pour la recherche scientifique, puisqu’il pousse à la découverte des causes de dérogation, nous l’admettons volontiers sous le bénéfice des explications et des tempéraments qu’on vient de voir. Les lois de la phonétique participent à ce caractère de généralité et de constance qu’on observe dans les phénomènes où la vie des masses est intéressée.


III

Si la langue se modifie simultanément dans la bouche de tout un groupe d’hommes, cela ne tient pas à ce que les organes de la parole subissent au même moment, dans toute la population, un changement identique. Il y a à cette marche simultanée une raison plus humble et plus commune, qui est, d’une part, l’instinct de l’imitation, et, d’autre part, le besoin de comprendre et d’être compris. La parole est avant tout un moyen de communication : elle manquerait à la plus essentielle de ses fonctions en cessant de servir à l’échange des idées. Force est donc bien qu’un changement, s’il est de nature à obscurcir la clarté du langage, soit, ou bien étouffé, ou bien adopté par tous les hommes destinés à vivre de la même vie. Pour ce motif, les langues appartenant à de grandes populations se modifient moins vite que les dialectes et les patois : il est dans la nature de ces derniers de se subdiviser de plus en plus, parce que la proportion de la force de l’individu, comparée à la force de l’ensemble, est plus grande. Les pays de montagnes peuvent, à cet égard, servir d’exemple : dans le seul canton de Berne, où les rapports de village à village ont été longtemps difficiles et rares, on a distingué jusqu’à treize patois différents. Le dialecte celtique parlé dans notre province de Bretagne se divise en quatre sous-dialectes assez éloignés l’un de l’autre pour que les habitants aient peine à s’entendre. Au temps où les Arènes de Nîmes, encore remplies d’habitations, servaient de refuge à une population quelque peu brouillée avec la police, on reconnaissait à sa prononciation l’habitant du quartier des Arènes. Plus on étudie nos divers patois, plus on y découvre de variétés : déjà, dans l’état actuel de nos études, l’unité linguistique n’est plus la province, ni le canton, mais le village. Un philologue d’un grand talent d’observation, M. J. Gilliéron, a écrit un volume intéressant sur le patois d’une commune du Bas-Valais qui ne compte pas plus de soixante habitans. Chez les indigènes de l’Amérique et de l’Australie, la