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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/628

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ganes, et à chaque fait de phonétique d’assigner pour cause un fait physiologique. C’est prendre, selon nous, dans la plupart des cas, l’effet pour la cause. Il se peut que des différences de structure aient amené des modifications linguistiques : cela arrive surtout quand une population adopte l’idiome d’un autre peuple. Tout le monde sait ce que les sons du français deviennent à l’ordinaire dans la bouche d’un Allemand ou d’un Anglais. Quelques savants ont cru pouvoir expliquer par l’influence persistante du gaulois certaines particularités de la prononciation française. Cette célèbre loi de substitution des consonnes qui donne une physionomie spéciale à la famille germanique pourrait bien avoir son origine dans un idiome plus ancien, dont les articulations cadraient mal avec celles des langues aryennes. Mais en dehors de ces faits exceptionnels, les organes de la voix sont les serviteurs et non les maîtres du langage. Il faut chercher les causes des changemens de phonétique dans cette région encore si peu explorée de la conscience où s’élaborent les actes de la vie journalière. Pour rendre compte de la régularité de ces faits, il n’est pas besoin d’invoquer une nécessité physiologique : l’habitude, — la seconde nature, — y suffit.

Il est utile de donner ces explications, car nous touchons ici (pour parler avec Bacon) à une des « idoles » de la linguistique moderne. Encore le caractère fatal des lois physiologiques ne suffit-il pas à quelques intransigeants : c’est la nécessité absolue des sciences mathématiques, c’est la certitude de l’astronomie qu’ils revendiquent. Il faut approuver l’intention, tout en ramenant à de justes limites un tel excès de zèle. Un ou deux exemples, dont le lecteur voudra bien pardonner la minutie, achèveront de faire comprendre notre pensée.

S’il est une loi de prononciation bien établie pour le français, c’est celle que nous constatons dans les mots comme nuire, sauter, paume, sauf, chaud, autel, qui viennent du latin alter, saliare, palma, salvus, caldus, altare : al suivi d’une consonne devient au. Est-ce à dire qu’il y eût là, pour les organes français, une nécessité inéluctable ? Non, car à aucune époque le français ne s’est abstenu d’accepter des formations comme calcaire, palme, malfaiteur, altérer, malvoisie, Albigeois, Valteline. Que faut-il donc voir dans ce changement d’al en an ? Non une nécessité physique, mais l’effet d’un certain laisser-aller dont on peut se faire une idée en écoutant les Anglais prononcer des mots comme calm, salt, ou en comparant l’allemand halten (tenir) au flamand houden. Ce laisser-aller se comprend dans des mots cent fois prononcés et familiers à toutes les oreilles. Quand on dit que le mot finit par s’user, on emploie une image d’une parfaite justesse à condition de la