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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/581

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cadeau. Le gouverneur n’y alla pas de main morte : il fit intervenir le parlement britannique, obtint un acte d’incorporation que la législature du Cap hésita longtemps à sanctionner. En 1868, les recettes de la colonie avaient fortement baissé. On traversait une crise économique et le déficit s’élevait à 2,275,000 francs. Pour rétablir l’équilibre des finances, les chambres prétendaient rogner sur les traitemens de tous les fonctionnaires publics, y compris celui du gouverneur, qui émargeait alors comme aujourd’hui au budget local. Sir Philip Wodehouse conseillait un impôt modéré sur la propriété foncière et le revenu, avec la création d’un papier-monnaie garanti. Lord Derby et M. Disraeli l’appuyaient cordialement lorsqu’un nouveau tour de roue ramena aux affaires le parti libéral. Le moment était bien mal choisi pour demander de l’argent aux colons ; néanmoins M. Gladstone, fidèle à ses principes et devenu premier ministre, insista sur la nécessité de porter à leur compte la dépense d’une garnison britannique. De manière qu’on se saignerait à blanc, qu’on sortirait la planche aux assignats pour payer les soldats de la reine ! Ces propositions furent rejetées, la dissolution suivit, et les élections se firent sur un projet de loi du gouverneur tendant à remplacer les deux chambres par une seule, de trente-six députés. Sa propre influence serait renforcée.

Quand le parlement colonial se réunit de nouveau, en 1870, sir Philip Wodehouse eut à lui communiquer une dépêche du secrétaire d’État, lord Granville, peu agréable pour celui qui en donnait lecture. On y déclarait poliment que jamais le ministère n’avait compté sur le succès du bill rédigé par le gouverneur, et ce bill, précisément, n’avait pas encore subi l’épreuve de la discussion ! Mais il n’avait pu résister à celle d’un appel aux électeurs : on le savait perdu d’avance. Tellement perdu que lord Granville parlait déjà du successeur (non encore choisi) de son malchanceux subordonné. Par contenance, sir Philip crut devoir néanmoins introduire son projet ; il échoua, bien entendu, et quitta son poste peu de semaines après.

Avant de partir, du moins, il se vengea. Son chef lui avait infligé publiquement l’humiliation la plus cruelle. Lord Granville l’avait contraint de lire et de scander à haute et intelligible voix, aux applaudissemens ironiques d’adversaires victorieux, des phrases dans le goût suivant, condamnation de sa politique, à lui l’inférieur contenu par le respect :

« Si le gouvernement ne parvient pas à s’assurer le concours de la législature, il faudra que la législature soit mise à même de s’assurer la coopération du gouvernement. Si les colons ne veulent pas être gouvernés, — et je suis loin de blâmer leur désir de veiller à leurs propres affaires, loin aussi de mettre en question