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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/572

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l’esclavage, en 1834 ? Il faut le reconnaître, on s’y prit fort mal. La colonie renfermait alors plus de 35,000 esclaves, valant au prix du marché 75 millions de francs ou environ 2,125 francs par tête. On commença par décider que l’indemnité due aux propriétaires serait de 840 francs pour chaque esclave ; puis on rendit cette valeur payable à Londres. Sur place, les titres se trouvèrent réduits par l’escompte dans une proportion de 25 à 30 pour 100. Autant voter tout de suite la ruine générale des fermiers. L’humanité pouvait être vengée ; mais, disaient-ils, nous en faisons partie, et vous nous mettez sur la paille. Alors commença leur fameux exode ; ils partirent par groupes de cinq, dix, vingt familles, prirent rendez-vous au-delà des frontières. Six mille personnes de tout sexe et de tout, âge quittèrent le territoire du Cap. Dans leur manifeste de 1837 les chefs de ce mouvement déclarèrent très haut qu’en principe ils n’approuvaient pas l’esclavage et qu’ils n’entendaient pas le maintenir chez eux. Ils se plaignaient seulement des conditions trop dures imposées aux maîtres de la veille. Ils ajoutaient que le négrophilisme excessif d’un parti en apparence tout-puissant, la mollesse ou l’hostilité des autorités anglaises, l’insuffisance des mesures contre le vagabondage, l’injustifiable suspicion où on les tenait sur la foi d’accusateurs intéressés et déloyaux, se couvrant du manteau de la piété, ne leur laissaient plus aucun espoir de vivre heureux et tranquilles dans les limites de la colonie fondée par leurs ancêtres. Telles furent les causes de l’émigration des boers. Si l’on demandait pourquoi, seuls, des fermiers de langue hollandaise s’éloignèrent ainsi, la réponse serait facile ; seuls, ces colons de vieille roche possédaient de nombreux esclaves, et seuls, par conséquent, ils eurent à souffrir d’une réforme conduite sans beaucoup de prudence ni d’équité ; les autres, ceux qu’on avait attirés d’Angleterre en 1820, étaient, pour la plupart, de pauvres diables. Supposons maintenant que l’abolitionniste Wilberforce fût natif d’Amsterdam et qu’on eût, de la même manière, proclamé cette suppression du travail servile non plus au parlement de Londres, mais aux États de La Haye : probablement les boers auraient protesté de la même façon. Peu importait, à ce point de vue, qu’ils dussent l’allégeance à la couronne anglaise ou au royaume des Pays-Bas. Ce qui les poussa dans le désert ne fut point l’irrémédiable antipathie de deux races foncièrement incapables de vivre confondues. S’il en partit un grand nombre, il en resta davantage. Ceux qui demeurèrent dans le pays forment aujourd’hui une classe toujours fidèle à l’idiome de ses pères, toujours attachée à ses traditions sociales et confessionnelles, mais, somme toute, réconciliée.

On le voit, cet événement fut le fruit d’erreurs graves, et ces