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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/552

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Ce qui marquera d’un cachet à part les longs engagemens au milieu desquels notre marine naissante viendra s’interposer, c’est, je l’ai déjà dit, le théâtre tout semé d’écueils de la lutte. La science nautique saura prendre avantage de ces difficultés. Ce ne sont pas seulement les triomphes de la force brutale qui se préparent ; la connaissance intime du métier, la sûreté du coup d’œil que donne l’habitude de naviguer dans des mers difficiles, assureront, en mainte occasion, la victoire à la flotte en apparence la plus faible. Que les soldats aillent cueillir des palmes à Lépante ! Les mers du Nord réservent leurs lauriers aux Tromp et aux Ruyter.


V

Les gueux de mer, nous sommes bien contraint de le rappeler, Jurent à l’origine des pirates. On trouvait parmi eux presque autant d’Écossais et de Danois que de Néerlandais. En guerre avec la société, ils affichaient pourtant une certaine sympathie pour la cause de la Réforme. Le comte Edzard, possesseur héréditaire de la Frise orientale, ce comte allemand dont les domaines confinaient à la rive droite de l’Ems, leur sut gré d’arborer un drapeau hostile au souverain qui laissait rarement échapper l’occasion de contester ses droits. Il consentit à fermer les yeux sur les fréquentes visites que rendaient au port d’Emden ces croiseurs irréguliers. A Emden, les pirates trouvaient aisément à se ravitailler ; souvent même ils allaient y abattre leurs vaisseaux en carène pour les radouber. La turbulence naturelle à des bandes rassemblées de tous les coins de la Mer du Nord compromit malheureusement plus d’une fois la bonne entente entre le comte Edzard et les corsaires auxquels il donnait asile.

Le vent de la révolte cependant soufflait de jour en jour avec plus de violence dans les Pays-Bas. Les Frisons furent les premiers à vouloir s’opposer ouvertement par les armes aux persécutions du duc d’Albe. Avant même que le comte Justin de Nassau, précurseur du comte Louis [1], tentât une imprudente irruption dans la province de Groningue, un grand nombre de mécontens était venu grossir les rangs de ces marins sans aveu que les habitans de la Frise, à quelque parti qu’ils appartinssent, redoutaient à l’égal des soldats espagnols. Albe n’avait encore frappé aucun coup ; il n’avait même pas encore posé le pied sur le sol

  1. Voyez la Revue du 1er novembre, p. 100.