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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/473

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de la justice dans sa simplicité, M. Paul Lafargue a été condamné régulièrement ; sa condamnation est définitive. Le gouvernement se mettrait au-dessus de toutes les lois, de toutes les règles juridiques en lui rendant la liberté ; il ne pourrait la lui rendre que sous la forme d’une grâce que le condamné n’a pas demandée, qu’il a même repoussée d’avance avec dédain. — Qu’importe, il ne s’agit pas ici de droit, — c’est de la politique ! Les lois ne comptent pas, le suffrage universel annule l’arrêt de justice ! Le ministère n’avait qu’à trouver le moyen de mettre le condamné en liberté, ne fût-ce que pour effacer la « tache de sang » de Fourmies, — au risque de désavouer la loi, la justice, l’armée elle-même, représentée comme une « mercenaire du patronat ! » On ne pouvait évidemment s’entendre. Et là-dessus M. Clemenceau s’est levé à son tour, élargissant et envenimant le débat, mettant en cause la politique tout entière du gouvernement, aiguillonnant la droite, essayant de diviser ou d’intimider la majorité républicaine, réclamant avec hauteur l’exécution d’un prétendu « pacte » accepté par le ministère. Il a fallu, pour en finir, l’intervention de M. le président du conseil, qui, en mettant toute sa dextérité à ménager sa majorité républicaine, a maintenu néanmoins avec fermeté les droits du gouvernement, l’autorité des lois. M. le président du conseil a eu son vote, — un pur et simple ordre du jour sur l’objet de l’interpellation ; mais la question de M. Lafargue avait disparu. Ce qui est resté de cette discussion, c’est bel et bien la rupture signifiée par M. Clemenceau au gouvernement ; c’est la guerre qui vient d’être déclarée et qui va sans doute continuer par une série de propositions, d’interpellations, comme par ce projet sur la séparation de l’Église et de l’État qu’on tient en réserve pour troubler tous les efforts de pacification religieuse. C’est ici qu’on peut s’attendre aux surprises !

Comment cela finira-t-il ? Tout dépend peut-être encore de ce travail assez confus, assez indistinct, qui s’accomplit dans les partis et qui peut conduire à des combinaisons inattendues. Ce qu’il y a de plus curieux pour le moment, c’est que, dans cette guerre qui a l’air de recommencer, mais qui par le fait n’a jamais cessé, qui a été tout au plus interrompue par les vacances, les radicaux n’ont pas de meilleurs alliés que les boulangistes. Les uns et les autres semblent s’entendre au moins contre quelques-uns des ministres. Ce sont les boulangistes qui battent la campagne, qui ont le plus souvent l’initiative des interpellations, des incidens bruyans, et se refont une sorte d’importance. Ils ne sont plus un parti sans doute, ils ont perdu leur drapeau, qui a définitivement disparu avec un chef déjà oublié. Ils représentent l’agitation d’où ils sont nés, des mécontentemens survivans, des antipathies, des ressentimens communs ; ils sont des auxiliaires tout trouvés pour les radicaux, et il est certainement piquant de voir M. Clemenceau, qui a été un des premiers artisans de la fortune éphémère du général Bou-