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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/440

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gravitant dans son orbite commerciale, le Chili a tenté de se dégager, en 1882, de ces liens du passé pour se rapprocher de la grande république des États-Unis. Les efforts de M. J. Blaine, secrétaire d’Etat à Washington, ont tendu à resserrer ces nœuds nouveaux ; dans la conférence des trois Amériques, préparée et présidée par lui, l’habile homme d’État n’a rien épargné pour gagner à ses vues la plus puissante des républiques du Sud, pour l’amener à fermer ses ports au commerce européen et à les ouvrir aux produits de l’Union. Mais, au point de vue commercial, le Chili n’avait qu’à perdre à cette ligue douanière que dissimulaient mal les grands mots de « panaméricanisme » et de « l’Amérique aux Américains. » Il n’avait qu’à perdre à se fermer le monde pour s’ouvrir les États-Unis, où, vu la similitude du sol et du climat, ses produits, se heurtant à la concurrence des produits nationaux, ne rencontraient qu’un débouché restreint.

Puis, au point de vue politique, le Chili sentait qu’il ne pourrait jouer qu’un rôle secondaire dans cette Union des trois Amériques présidée et dirigée par les États-Unis. Ce rôle cadrait peu avec ses hautes visées d’avenir. Il aspire à prendre, dans l’Amérique du Sud, la place prépondérante qu’occupent les États-Unis dans l’Amérique du Nord. Il y avait là une cause de froissement. Ce froissement s’est aggravé par l’attitude du cabinet de Washington pendant la guerre civile, par les ménagemens de M. J. Blaine pour Balmaceda, par son refus de reconnaître au parti congressiste la qualité et les droits de belligérant, par la confiscation de l’Itata et de son chargement d’armes. Ces mesures, commandées par les circonstances et imposées par les précédens, ont achevé de détourner le Chili d’une entente plus intime avec les États-Unis. Il entend conserver une indépendance qu’il se sent assez fort pour maintenir. Par un revirement naturel, il se retourne vers l’Europe avec laquelle son mouvement commercial, comparé à celui qu’il entretient avec les États-Unis, est, à l’importation, comme 46 est à 3 et, à l’exportation, comme 32 est à 1. Sa défection ne contribuera pas peu à entraîner celle des autres États que M. J. Blaine s’efforce vainement de grouper autour de l’Union américaine. Nous avons, ici même [1], en signalant le but poursuivi par M. Blaine, exposé les raisons qui nous le faisaient tenir pour chimérique. Les événemens dont le Chili vient d’être le théâtre, l’évolution qu’ils déterminent et les incidens qu’ils provoquent sont pour nous confirmer dans nos appréciations d’alors.

Ces incidens ne sont pas sans gravité. Le conflit, dans les rues

  1. Voyez la Revue du 15 janvier 1890.