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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/356

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pas entrer. » Elle allait plus loin ; elle leur refusait jusqu’au droit de produire : « Une femme artiste ou écrivain, a-t-elle écrit, m’a toujours paru une anomalie plus grande qu’une femme qui serait agent de change ou banquier. » Cette conception de la destinée féminine était chez elle une opinion raisonnée qu’elle a développée dans un morceau intitulé : la Femme . « La femme, dit-elle assez brutalement, est un être inférieur dont la principale fonction est la reproduction de l’espèce. Malheureusement elle ne peut accomplir son œuvre toute seule, il lui faut un collaborateur. Tous ses désirs, tous ses efforts ne vont qu’à l’obtenir. Elle est un instrument aveugle entre les mains de la nature, dont elle seconde admirablement les desseins. Mais comme celle-ci a soin d’éviter les prodigalités inutiles, elle a refusé à la femme toute sérieuse capacité intellectuelle. On ne peut concevoir ni mettre au monde de deux côtés à la fois. Quelques femmes ont pu, il est vrai, se rencontrer qui se sont posées en artistes, en écrivains, et qui ont même produit des œuvres distinguées, mais le bas-bleu n’en est pas moins un être contre nature, un monstre dans toute l’acception du mot . » Sans doute elle ne se tenait pour un monstre dans aucune des acceptions du mot, mais à ces règles générales on fait toujours exception pour soi-même. Faiblesse bien pardonnable : elle tenait à sa réputation littéraire. A la fin de sa vie elle se croyait oubliée et en souffrait un peu. Celui qui écrit ces lignes avait eu l’occasion de prononcer son nom dans une de ces circonstances où la plus faible parole a du retentissement. Elle en fut heureuse et songea à l’en remercier. Un sentiment de réserve l’arrêta. Il l’a su depuis et le regrette encore, car il ne faut rien dédaigner dans la vie de ces relations fugitives que, des deux bouts de l’horizon intellectuel, un éclair de sympathie morale établit entre deux esprits, et surtout entre deux âmes.

On voudrait savoir si avant la fin l’espoir que lui faisait entrevoir M. Caro s’est réalisé et si cet esprit en révolte s’est soumis, si cette âme en souffrance s’est apaisée. Rien ne permet de le dire, ni même de l’espérer. Ses Pensées d’une solitaire , publiées par elle en 1883, sont pleines de traits contre les dévots qu’elle accable d’épithètes injurieuses et auxquels elle se refuse à reconnaître le moindre mérite. Cependant dans la conversation ses fureurs étaient tombées ; elle en était arrivée à rendre justice aux vertus chrétiennes, et comme elle avait un sens profond des souffrances humaines, les mérites de la charité la touchaient ; elle n’allait pas au-delà. Quant à son état d’esprit philosophique, rien n’atteste qu’il se lût positivement modifié. Disons cependant que la note violente et exaspérée n’est pas toujours celle qu’elle fait retentir dans ses poésies. Parfois elle s’abandonne à une sorte de