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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/349

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nature, à la force, au hasard, il est le jouet d’une illusion. Dieu existe, mais il est l’ennemi de l’homme et l’auteur volontaire de ses maux. Cette étrange croyance semble hanter Mme Ackermann, car ces mêmes reproches qu’elle adresse à la divinité suprême du paganisme, elle va les adresser au Dieu des chrétiens. Nul doute que ce ne fut déjà lui qu’elle visait à travers Jupiter. Si l’allégorie n’était par elle-même assez transparente, ses lettres nous l’apprendraient. « Tout ce que je mets sur le compte de Jupiter lui convient, écrivait-elle à sa sœur, et reste dans les données mythologiques ; tant pis pour l’autre si les mêmes accusations lui conviennent ; c’est une coïncidence dont l’auteur n’est pas responsable. » Mais nous allons la voir prendre directement à partie le Dieu de l’Évangile dans son poème de Pascal, qui est la plus célèbre de ses œuvres. Il résulte d’une de ses lettres qu’elle avait conçu d’abord ce poème comme une trilogie : « J’ai saisi mon sujet, écrivait-elle, par ses trois côtés les plus saillans et l’ai dramatisé : le Sphinx, ou Pascal, champion chrétien, la Croix, Pascal croyant, l’Inconnue, Pascal amoureux. » Puis le sujet s’élargit sous sa méditation et elle y ajouta deux parties : l’une, sans titre, qu’on pourrait appeler Résignation ; l’autre intitulée Dernier mot. C’est dans ce poème moral en cinq chants qu’il faut le plus admirer sa force de pensée et sa puissance d’expression poétique. Il la faudrait même admirer encore davantage si, comme je vais le raconter, elle n’avait eu le tort de prêter l’oreille à un fâcheux conseil. Pour rendre les souffrances de Pascal, elle trouve des accens admirables, et il semble qu’un souffle des Pensées ait passé dans ses vers, lorsqu’elle peint des angoisses qui sont trop souvent les nôtres :

Et devant l’infini ce sont là nos frissons.

Dans sa conception première, elle n’avait pas moins bien rendu les extases de Pascal quand il se jette au pied de la croix, mais elle eut l’idée de montrer la pièce à laquelle elle avait donné ce nom à un éminent philologue, auteur d’un travail remarquable sur les Pensées, mais auteur également de la Modernité des prophètes d’Israël. M. Havet s’indigna qu’elle eût mis son inspiration au service de la foi de Pascal, et il lui persuada de renoncer à la pièce qu’elle avait composée, pour lui en substituer une autre où elle raillerait au contraire sa faiblesse et sa crédulité. Ne fût-ce qu’au point de vue de l’art, il était impossible de donner un conseil moins intelligent. Elle l’écouta cependant, mais mal lui en prit, car la pièce qu’elle a composée pour obéir à ce conseil, courte, froide, sans haleine, est la plus faible des cinq. Heureusement la