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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/346

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que l’atome humain soit le but et la borne de ses créations, et que son long effort n’ait tendu qu’à mettre au monde cet abrégé de toutes les misères. Elle s’élance par mille chemins vers un terme inconnu, et c’est pour y arriver qu’elle appelle sans trêve la matière à la vie et même à la pensée.

J’aspire ! c’est mon cri, fatal, irrésistible.
Pour créer l’univers, je n’eus qu’à le jeter.
L’atome s’en émut dans sa sphère invisible.
L’astre se mit à graviter.
L’éternel mouvement n’est que l’élan des choses
Vers l’idéal sacré qu’entrevoit mon désir ;
Dans le cours ascendant de mes métamorphoses.
Je le poursuis sans le saisir.

Mais un jour viendra où, après tant de travaux et d’essais ingrats, elle pourra, mère idolâtre, ouvrir ses bras à ce fils de ses vœux et de sa longue attente. Celui-là asservira la force, il mettra les lois au joug ; il échappera à la fatalité. Il sera libre et souverain. L’homme n’est que l’ébauche imparfaite de ce chef-d’œuvre qu’a rêvé la nature. A son tour, il faudra qu’il périsse, comme la multitude des êtres sortis de son sein créateur qui, roulés aujourd’hui sous les vagues obscures des âges, ne sont que limons accumulés, car tous les êtres et l’homme lui-même ne sont jamais entre les mains de la nature que de l’argile à repétrir !

Chimère ! réplique l’homme à son tour ; et dans sa réponse à la nature il l’accuse et la défie à la fois. C’est en vain qu’elle poursuit l’illusion d’un être sublime et supérieur ; la mort est le seul fruit qu’elle recueillera ; car l’idéal qui la fuit et qui l’obsède a l’infini pour reculer. Et cependant elle sacrifie à ce fils impossible et qui ne naîtra jamais, ce fils réel et vivace qu’elle avait créé, et elle demeure sourde à ses plaintes :

C’en est fait, je succombe et quand tu dis : « J’aspire ! »
Je te réponds : « Je souffre ! » infirme, ensanglanté,
Et par tout ce qui naît, par tout ce qui respire,
Ce cri terrible est répété.
Oui, je souffre, et c’est toi, mère, qui m’extermines,
Tantôt frappant mes flancs, tantôt blessant mon cœur ;
Mon être tout entier, par toutes ses racines,
Plonge sans fond dans la douleur.

Mais ce fils sacrifié ne mourra pas sans avoir maudit sa mère, et il se venge d’elle en lui souhaitant la stérilité. Que la force s’épuise en son sein, et que la matière se refuse à lui obéir :