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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/344

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tes études philosophiques, est Spinoza. J’y mêle un peu d’Hegel et j’en compose un ragoût philosophique très sain et très fortifiant. Il a l’extrême avantage de me permettre de me passer de la nourriture vulgaire d’un Dieu personnel, sans m’enfoncer dans la matière. » Mais dans les vers de Mme Ackermann, l’ancienne doctrine panthéiste se rajeunit de la théorie plus moderne du transformisme et de l’évolution dont les hypothèses hardies la préoccupent visiblement. L’éternel devenir, l’universel phénoménisme, la fluidité perpétuelle des formes et des êtres, toute cette conception de l’univers aussi vague dans ses explications que dans sa terminologie, sous le poids de laquelle le pauvre Amiel se sentait anéanti se retrouve, mais dégagée de ce lourd vocabulaire, ennoblie par la poésie et virilement envisagée dans ses conséquences. Une de ses plus belles pièces en ce genre (quoiqu’elle ne soit pas absolument originale, puisqu’elle est inspirée de Shelley), c’est le Nuage ; le nuage aux transformations incessantes qui tantôt reflète les sourires changeans du jour et enflamme le bord de l’horizon, tantôt quand la lune

Jette un regard pensif sur le monde endormi,

voile à demi son front glacé, tantôt, se répandant en pluie, donne la vie à la terre et devient onde ou sève, caché dans la source ou dans la fleur jusqu’au jour où un fleuve le recueille et où il se perd dans l’océan dont le soleil le retire en l’aspirant pour le reformer dans le ciel :

Ainsi jamais d’arrêt. L’immortelle matière Un seul instant encor n’a pu se reposer. La nature ne fait, patiente ouvrière, Que dissoudre et recomposer.

Tout se métamorphose entre ses mains actives. Partout le mouvement incessant et divers, Dans le cercle éternel des formes fugitives, Agitant l’immense univers.

Mais cette patiente ouvrière prend une voix dans les poésies de Mme Ackermann. Elle se pose en antagoniste de l’homme et entame avec lui, par exemple, dans l’Amour et la Mort, un dialogue d’une singulière âpreté. Elle voudrait lui arracher l’illusion et lui enlever jusqu’au désir de l’immortalité. « J’aime, lui dit l’homme, et tout n’est pas dit après que notre pauvre argile a frémi sous le feu d’un baiser. Les sermens que nous échangeons partent d’une âme immortelle. »

C’est elle qui s’émeut quand frissonne le corps.