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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/326

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I

Victorine Chuquet est née à Paris le 30 novembre 1813, de parens parisiens, mais d’origine picarde. Elle-même, dans une autobiographie courte et un peu sèche de ton, nous a donné sur son éducation quelques détails curieux. Elle fut élevée à la campagne, non loin de Montdidier. Son père s’était retiré de bonne heure des affaires. Bourgeois libre penseur, se piquant de belles-lettres et de philosophie, il prit plus de soins de l’éducation littéraire que de l’éducation morale de sa fille. Il la nourrissait de Molière, de Racine, de La Fontaine, et lui causait une grande joie en lui taisant cadeau d’un Corneille complet pour ses étrennes. Mais il ne lui donnait ni ne lui laissait donner par sa femme aucune instruction religieuse. Il s’en était bien passé, ce fier agréé au tribunal de commerce, qui ne jurait que par Voltaire, et qui était sans doute abonné au Constitutionnel. Le résultat de cette éducation, assez décousue, fut de faire de la jeune Victorine une enfant à la fois retardée et précoce, d’humeur triste et inégale. Sauvage et taciturne, elle avait horreur des divertissemens de son âge et ne se plaisait que seule au jardin, dans la société des moucherons, des fourmis, et surtout des cloportes. Elle se sentait autant de tendresse pour cette petite bête laide et craintive que d’éloignement pour les enfans de son âge. Sa mère, qui paraît dans ce singulier intérieur avoir représenté le bon sens, jugea sans doute que cette éducation à bâtons rompus n’était pas suffisante, et elle obtint, non sans peine, que Victorine fût mise dans une petite pension à Montdidier pour sa première communion. Ce fut là que la jeune fille reçut les premiers enseignemens de la foi ; elle les adopta avec ardeur, sans que l’ombre d’un doute sur les vérités qu’on lui enseignait traversât son esprit. Elle devint par sa ferveur un objet d’édification pour ses petites compagnes et fit sa première communion avec exaltation. Si on l’eût laissée suivre sa pente d’alors, elle allait droit au couvent. Mais ce n’était pas ainsi que l’entendait l’ancien agréé. Pour réparer les ravages que la foi avait exercés sur l’âme de sa fille, il lui glissa dans les mains un Voltaire et lui laissa en outre toute liberté de lire les ouvrages philosophiques de la fin du siècle dernier. Il en résulta dans cette jeune tête un chaos et une confusion d’idées extraordinaire, entretenue par une avidité maladive de lectures et surexcitée par des velléités de composition poétique. La prudente mère s’effraya de nouveau ; et, pour diriger ces instincts littéraires qu’il n’était plus possible de contenir, elle prit le parti de mettre sa fille à Paris dans une grande institution dirigée par la mère d’un jeune abbé. La chose réussit