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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/220

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en un mot, autant que de le punir. Mieux encore que cela : ce qui révolte M. Proal, et ce qui nous révolte avec lui dans les théories de l’école italienne, qu’est-ce autre chose que la dureté, que la brutalité de la répression qu’on propose ? Il n’admet pas, ni nous non plus, que le criminel cesse d’être un homme, et il tient que nous devons continuer de respecter en lui ce caractère d’humanité qui le rattache toujours à l’espèce. Mais nous n’avons pas besoin, pour cela, de supposer qu’il soit libre, et c’est assez qu’il soit homme. La société se défend ; mais, en se défendant, elle ne doit pas oublier qu’il se peut qu’elle soit elle-même de quelque chose dans le crime de ses membres : c’est une première raison de ne pas traiter le criminel comme on ferait d’une bête malfaisante. Et en voici une seconde, c’est qu’ayant pour objet, ou, si l’on veut, pour loi intérieure, de tendre constamment vers la réalisation de la justice, la société ne saurait prendre, pour y atteindre, comme le demande l’école italienne, des moyens dont l’inhumanité serait en quelque sorte sa négation même. « Traitement » ou « punition, » ce n’est donc là qu’une querelle de mots. « Punir » le criminel, c’est le « traiter » d’une certaine manière ; et, quand on va plus loin, quand on cherche au droit de punir je ne sais quel fondement mystique, quand on prétend rétablir dans la personne du criminel un ordre supérieur que son crime a violé, ce n’est plus de « droit criminel » ou de « philosophie pénale » que l’on s’occupe, c’est de morale, c’est de métaphysique, c’est même de théologie.

Et là peut-être est le vrai point de la discussion. Encore aujourd’hui même les lois positives, civiles et surtout pénales, ne sont qu’à peine émancipées de leur origine métaphysique ou théologique. Nous ne punissons plus le sacrilège ou l’hérésie, mais dans le meurtre ou dans le vol, autant que le fait même, je ne répondrais pas que nous ne punissions toujours la violation d’un Décalogue. C’est ce que ne veulent plus tous ceux que l’on voit qui s’efforcent d’expliquer le crime par l’atavisme et par l’hérédité, par la dégénérescence et par la folie, par la misère ou par l’ignorance. Pour être plus attristant, plus douloureux, plus funeste peut-être dans ses conséquences, le « phénomène » est à leurs yeux du même ordre que les phénomènes économiques ou sociaux, et nous, s’il faut prendre parti, tout ce que nous leur reprochons, c’est, en se laissant séduire à leurs comparaisons ou à leurs métaphores, d’oublier qu’étant humains avant tout les phénomènes sociaux, économiques et moraux ne se laissent pas traiter par les mêmes méthodes que les phénomènes physiologiques ou physiques. Mais les autres, de leur côté, je veux dire ceux qui ne voient de légitimation de la peine que dans la responsabilité morale, et de responsabilité morale qu’à condition du libre arbitre, ils ont beau se croire dégagés de tout esprit de système et parler, eux aussi, de méthode expérimentale, ils font de la métaphysique et de la métaphysique idéaliste.