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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/201

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vous êtes à peu près certain qu’il ne coulera jamais de l’ouest à l’est. Vous leur avez appris que la montagne ou la colline qui borne leur horizon est formée de roches calcaires ; il n’y a pas d’apparence que ce calcaire se change demain en granit. Mais qu’est-ce que l’histoire contemporaine ? Un devenir continuel, un flux et un reflux incessant, un commencement qui est une fin et une fin qui est un commencement. La figure du monde passe, et dans la lutte des partis et des peuples, les vainqueurs d’hier seront peut-être les vaincus de demain.

M. Grimm veut qu’à peine entré au collège, le plus petit des petits Prussiens s’accoutume à regarder l’empire allemand, tel qu’il est aujourd’hui, comme quelque chose d’aussi éternel que les montagnes et les étoiles : als etwas Ewiges. Mais M. Grimm est-il donc si sûr que dans quelques années d’ici, les institutions de l’empire seront exactement ce qu’elles sont en l’an de grâce 1891 ? Il vient de paraître à Gotha une brochure fort curieuse, intitulée : « Où allons-nous [1] ? » L’auteur s’applique à démontrer que la politique personnelle de Guillaume II est absolument différente de celle de M. de Bismarck, qu’affaires étrangères et affaires intérieures, il a innové en tout, qu’il a quitté résolument la bonne voie pour s’engager dans ces chemins perdus qui mènent aux abîmes. Cette brochure est l’éloquent commentaire d’un mot qui a couru à Berlin : « Quelle est la différence, y disait-on, entre Dieu et notre nouvel empereur ? C’est que l’un a tout fait et que l’autre refait tout. » Depuis le printemps de l’an dernier, il y a en Prusse, paraît-il, des gens fort embarrassés. Ils étaient habitués à tenir M. de Bismarck pour infaillible, à admirer de confiance tout ce qu’il faisait, tout ce qu’il disait. Depuis qu’il est en disgrâce, ils ne savent comment s’y prendre pour concilier le culte qu’ils lui avaient voué avec le respect qu’ils doivent à leur souverain, et ils s’aperçoivent qu’il est fort difficile de servir deux maîtres quand ces deux maîtres sont brouillés ensemble. Les professeurs d’histoire chargés de raconter à la jeunesse des gymnases le règne de Guillaume II éprouveront peut-être le même embarras, les mêmes perplexités, les mêmes déchiremens de cœur et d’esprit. M. Grimm ne s’est pas mis en peine d’éclairer leur conscience. Après tout, qu’ils se tirent d’affaire comme ils pourront ! La bonne éducation de la jeunesse est le premier intérêt de l’État, et il y va, nous assure-t-on, du salut de l’Allemagne que l’histoire universelle y soit enseignée à rebours.

On avait pensé jusqu’ici que les effets s’expliquent par leurs causes, et qu’il est difficile d’expliquer à un écolier l’histoire de la renaissance si le moyen âge lui est entièrement inconnu, et l’histoire du moyen âge s’il n’a pas au moins une idée confuse de l’histoire romaine et de

  1. Was für einen Kurs haben wir ? Eine politische Zeitbetrachtung von Borussen, Gotha, 1891 ; Veilag von Karl Schwalbe.