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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/184

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révolutionnaire moitié menaçante, moitié ridicule. Grâce à la Fornightly Reriew, il se révéla dans la vérité de son caractère et de son talent, un logicien éloquent, à la fois hardi et habile, lumineux et fin, qui tirait sa grande force du bon sens. A son tour, M. Chamberlain, devenu ministre, entraînait son ami dans une campagne commune qui n’était sans périls ni pour le journaliste, ni pour l’homme d’État. Il s’agissait de mettre à l’ordre du jour la question irlandaise dont personne, en Angleterre, ne voulait entendre parler, de combattre, en attendant une solution, la politique coercitive qui était la politique officielle du cabinet libéral et que M. Forster, secrétaire pour l’Irlande, était chargé d’appliquer. Faire de l’opposition à un collègue est une entreprise délicate pour un ministre. Mais il faut songer à la situation particulière des radicaux dans un cabinet libéral, soupçonnés, jalousés, quelquefois insultés [1], nécessaires néanmoins et le sachant. Ce qui couvrait M. Chamberlain, c’est que son chef, M. Gladstone, conspirait avec lui. Quant au journaliste, marchant sous sa responsabilité, donnant et recevant des coups, affirmant sa politique au grand jour, rien n’était plus correct que son attitude.

Dans un de ces dîners politiques à Greenwich, où l’on arrose le whitebait de vin de la Moselle et de Champagne, M. Chamberlain mit en relations Parnell et Morley. Le tribun de l’Irlande promit son concours au directeur de la Pall-Mall : « Je serai là, derrière vous, at your elbow. » La promesse ne fut pas tenue, et l’on ne vit guère M. Parnell à Northumberland-Street. Peut-être reconnut-il rapidement que M. Morley était l’homme du monde le plus prêt à accueillir un renseignement ou un conseil, le dernier auquel on pût dicter une opinion.

La politique suivait son cours, public et secret, avec des péripéties multiples et des chances diverses. L’arrestation des députés irlandais était un rude coup pour le ministre et le journaliste ; mais des négociations s’engageaient bientôt entre les geôliers et leur prisonnier. Le fameux traité de Kilmainham, sur lequel tant de gens ont prétendu nous dire le dernier mot, se signait ou se concluait sans se signer. Forster avait gagné la première manche, et Chamberlain gagnait la seconde. Puis l’horrible assassinat de Phœnix-Park remettait tout en question.

D’autres auraient peut-être abandonné la partie. Pour penser ainsi, il aurait fallu ne pas connaître Chamberlain et Morley, l’un invinciblement confiant en son inspiration et en son étoile, l’autre incapable d’une infidélité à la vérité une fois découverte.

  1. J’ai donné dos exemples dans mon étude sur Chamberlain.