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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/183

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m’avez fait pousser des cheveux blancs,.. » ou bien : « Votre article de ce soir me coupe la respiration : je reviens demain prendre le commandement. » Pendant son absence,, la Pall-Mall avait adressé des sourires à la Russie : « Quand je reprendrai mon sceptre, ou ma férule, le tsar n’a qu’à se bien tenir ! » Un homme avec lequel il était lié est éreinté dans son propre journal : « Vous avez été bien dur pour W… Le hasard qui veut qu’il soit mon ami ne me rend pas l’aventure plus agréable. Autrement, vous avez eu des articles excellens, mais ne vous tuez pas. Ici [1] l’on patauge. » Le sous-éditeur continue à se prodiguer, et M. Morley l’en reprend avec des termes à la Henri IV : « N’écrivez pas deux articles le même jour, ou ce ne seront plus que des mots : c’est l’avis du directeur et le conseil de l’ami. » Quelquefois la gronderie se fait encore plus délicate. Ayant à relever une faute de style assez grave, il se rappelle tout à coup un vers du Paradis perdu où Milton a commis la même faute, ce qui lui donne de la grâce et comme un titre de noblesse. Ainsi il lit tout, critique sans ambages, sourit, pardonne et passe.

Dans le journal le plus sérieux, il y a une part immense faite à la badauderie et à la bêtise publiques. Il va sans dire que M. Morley était noblement impropre à cette partie de sa tâche. A la Pall-Mall, il ne s’occupait que d’une seule question, la question irlandaise, l’étudiant chaque jour avec une attention, une sympathie, une passion croissante et modifiant ses idées ou plutôt développant ses convictions sur ce point au fur et à mesure de ses découvertes. C’est, du reste, pour mûrir cette question irlandaise qu’il était entré à la Pall-Mall Gazette dans le moment où son ami Chamberlain entrait lui-même dans le cabinet.

Comment ne point parler de cette amitié qui a tenu dans leur vie une si grande place ? Dans ces temps déjà lointains du parlement Beaconsfield, de 1874 à 1880, que de fois on vit Morley et Chamberlain occuper au théâtre des stalles voisines et revenir en causant, le bras de l’un passé sous celui de l’autre, à travers la solitude des rues sonores ! Parlant de ces temps-là avec une nuance de tristesse, M. Morley me disait : « Nous étions deux frères. » J’ai répété le mot à M. Chamberlain, qui m’a répondu gravement : « C’est vrai. » Quels hommes et quelle amitié ! Mais lequel des deux était le meneur, l’inspirateur ? Lorsque M. Morley ouvrit à M. Chamberlain la Fornightly Review, celui-ci n’était encore que le grand homme de province, l’idole de Birmingham, « notre Joseph, » le tribun municipal qu’entourait une auréole

  1. Il était alors en Irlande.