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Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/165

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d’une voix attendrie, ceux qui font du bien suivant une autre formule et cherchent la vérité par d’autres voies. C’est ce qu’on appelle le cant. M. Morley hait le cant ; il a, plus d’une fois, traité rudement ceux qui ne savent que dire : « Seigneur ! Seigneur ! » Il a écrit à propos de Byron : « L’Angleterre méritait Don Juan. Cette littérature satanique était due à un peuple qui ne respecte aucune idée, aucune aspiration, si elle n’est justifiée par un verset de la Bible et si elle n’est patronnée par la Society of tracts. » Cela ne signifie pas qu’il y eût rien de commun entre le héros de lord Byron et M. Morley. Quant à ces puritains, dont il haïssait le jargon ridicule ou l’exclusivisme farouche, et qui, de leur côté, l’eurent longtemps en horreur parce qu’il écrivait le mot God avec un petit g, il devait, à plusieurs reprises, agir de concert avec eux, et dans une mémorable circonstance de sa vie, prendre pour guide leur instinct moral.

Le cerveau, chez certains êtres exceptionnels, prend d’abord l’empire et se subordonne les autres organes. « Nous connaissons, dit M. Morley à propos de Turgot, ce tempérament que la passion du savoir consume de bonne heure et qui tend vers ce but ses énergies avec une incessante et joyeuse activité, dans ce pur et brillant matin de la vie intellectuelle qui n’est pas encore terni par les vulgaires et tumultueux besoins de l’existence, ni voilé par les déceptions de la pensée. » S’il connaissait si bien ce tempérament, c’est qu’il l’avait observé en lui-même. Il a indiqué d’un mot à quelle famille d’esprits il appartenait : « Nous avons besoin de lumière encore plus que de chaleur. »

Pour trouver cette lumière, il fallait s’orienter. Quel était l’état des esprits au moment où M. Morley commença d’écrire ? Quels hommes et quelles idées régnaient ?

Il a dit lui-même : « Dans mes jours d’Oxford, l’étoile de Newman s’était couchée, et l’astre de Stuart Mill se levait. » J’ai essayé, dans cette Revue, à propos de l’historien Froude, de définir l’influence de ce grand cardinal Newman, récemment disparu du milieu de nous, et qui a presque défait la réforme anglicane. Dans un de ces jours où son génie bavait, Carlyle a dit de Newman qu’il devait avoir « la cervelle d’un lapin de taille moyenne. » M. Morley n’eût pas donné cette forme grossière à son dédain ; il sentait à demi le charme pénétrant des pages incomparables de l’Apologie, mais il croyait que l’humanité en avait fini avec la théologie, comme un homme de vingt ans croit ne jamais relire Peau d’âne.

On jurait par Macaulay autant que par Stuart Mill. Le célèbre historien venait de mourir, dans le plein de sa gloire. Savoir par cœur les Essais et en citer des phrases-sentences, c’était alors le premier devoir du journaliste. Non-seulement M. Morley n’admira